Irremplaçable bois

Tandis que les sentinelles, baïonnette au canon, montent la garde aux lisières du chantier, dont la limite est marquée, de place en place, par des fanions blancs, les prisonniers, sous l'œil vigilant des agents forestiers, font métier de bûcherons, de scieurs, d'écorceurs ou de débardeurs. Tout autour de nous, aussi loin que se porte le regard, les énormes troncs, couchés sur le sol, les stères de bois de chauffage alignés par centaines, les étais, disposés en grilles, les innombrables piles de charbonnette, les traverses, les plateaux et les planches que débitent les scieurs de long, attestent le rendement de cette exploitation méthodique. Dans la ligne voisine, des attelages de bœufs circulent pesamment, charriant les produits de la coupe jusqu'å la route carrossable, où se relayent trois camions automobiles, qui font le va-et-vient entre la forêt et la gare prochaine. Tout à l'heure, nous avons dit que tout ce travail était motivé par les divers besoins de l’armée. Il n'y a aucun inconvénient, pensons-nous, à constater que ces beaux fûts de hêtres offrent, pour le grand avantage de l'Etat, qui réalise en l’occurrence une sérieuse économie, un bois merveilleux, capable de remplacer le noyer d'Amérique et l'acajou dans la fabrication des hélices pour avions. Ces chênes, sans nœud, sans défaut, de fil droit, fourniront des timons de toutes grandeurs à l'artillerie. Ces traverses robustes seront utilisées par l’école des chemins de fer de Versailles. Ces brins de cornouillers, liés en fagots, seront expédiés dans nos arsenaux où l'on en fera des baguettes de tasselage pour obus. Les étais trouveront leur emploi dans la reconstitution des mines du Nord. Aux tanneries qui travaillent pour l'armée seront expédiés ces monceaux d'écorces. Pour l’intendance enfin, tous ces bois de four, en lesquels nous retrouvons toute la partie supérieure des hêtres, des chênes et des charmes abattus, et nos stations-magasins recevront également tous ces sacs de charbon de bois, produits des meules qui, çà et là, s'élèvent aux confins du chantier.

 

De « l’affreuse solitude des lieux » à l’amphithéâtre enchanteur

M. Mathay, l'éminent conservateur des Eaux et Forêts de la Côte-d’Or, à qui revient le mérite, incontestable, incontesté, d'avoir proposé, conçu et organisé cette exploitation de nos forêts domaniales, dans le double intérêt des finances de l'Etat et de la défense nationale, nous permettra-t-il de mentionner ici l’hommage de bien sincère admiration qui est dû à son œuvre. Ce grand travailleur, en qui les organisations du tourisme français saluent un de leurs plus dévoués bienfaiteurs, sera plus particulièrement sensible au témoignage des voyageurs, qui, visitant un jour la forêt de Châtillon, constateront que, grâce à la sagacité avec laquelle fut dirigé le travail, la futaie aura gagné à cette exploitation un surcroît de splendeur et de vie. Tandis que notre guide nous initie aux bienfaits d'un balivage basé sur ce principe que le hêtre, véritable roi de ces domaines forestiers, constitue à l'encontre du chêne, moins favorisé par la nature du sol, la principale richesse de nos réserves, nous gagnons une laie sommière, qui nous ramène dans la direction du Val des Choues, principal objectif de cette excursion. Un quart d'heure de descente rapide par un chemin raviné, sous une voûte verdoyante, et nous voici en face du panorama qui nous était promis. « L’affreuse solitude du lieu, l'aspect effrayant des montagnes, le sombre des hautes forêts, le précipice rapide où est situé le monastère, font naître je ne sais quelle émotion qui tient de l’étonnement », ainsi s'exprime notre vieux Courtépée dans la notice qu'il consacra au Val des Choues. Le paysage est bien moins tragique, à dire vrai, que ne l'a vu le bon abbé. Ce vaste amphithéâtre de collines que couronnent les frondaisons de la forêt, avec ses belles prairies aux pentes douces, harmonieuses, donne l’impression d`une immense vasque d’émeraude, et l`émotion que peut faire naître cette vision dans l'air léger, lumineux de cette fin d'août, est infiniment reposante. C'est un enchantement des yeux et du cœur. L’austérité du lieu ne nous est révélée que par l’apparition, dans le fond du val, à notre droite, des massives constructions de l’ancien prieuré. Mais, ainsi complété, le paysage garde encore toute sa sérénité, et cette solitude, animée, de partout, par les murmures des eaux vives, est la plus engageante que puisse désirer le touriste en quête de repos.

 

Un prieuré fondé en 1193

De ce prieuré qui fut fondé, dit-on, par le duc Eudes III, vers l'an 1193, et où des moines bénédictins se succédèrent pendant des siècles, il ne subsiste guère que le bâtiment, d'ailleurs imposant, où se trouve le porche d'entrée et les ailes qui le flanquent. La chapelle a été démolie ainsi que l’hôpital. Un moulin, en partie ruiné, conserve encore ses roues couvertes de mousse. Il a été transformé en lavoir. Force-nous est d'avouer que tout ce qu'il y avait d'ancien ou de précieux dans le monastère a été vendu, dispersé par les propriétaires qui ont occupé ce domaine, avant qu'il ne fût acquis par la famille de Broissia. En dépit de toutes ces déprédations, le prieuré du Val des Choues a toujours grand air, avec les arcades de ces cloîtres et ses voûtes imposantes. Une puissante végétation lui sert de cadre, et l'on y admire une magnifique pièce d'eau, alimentée par une fontaine aux ondes cristallines, purifiées å leur passage sur le tamis acide que constitue l'humus de la forêt. C'est dans les greniers du prieuré que l'on a installé le cantonnement des prisonniers, une maison voisine, qui date du 18ème ayant été affectée au logement de la garde. Nous avons visité le vaste dortoir, où s'alignent et se superposent, en deux ou trois étages, les lits des prisonniers, des claies de rondins que les Boches ont confectionnés eux-mêmes. Dans un appentis qui sert de cuisine, nous avons assisté à la préparation de la nourriture que les travailleurs consomment au chantier, sauf pour le repas du soir, qui se prend au cantonnement. Il en est de la table, si l'on peut dire, comme du couchage : le nécessaire, tout simplement, rien de plus, rien de moins. Le traitement dont ces prisonniers sont l’objet, ici comme ailleurs, défie les reproches d'inhumanité que nos ennemis ont eu l'audace de nous adresser à diverses reprises, et il ne justifie pas davantage les légendes ridicules que, dans un autre sens, le public français a trop volontiers accueillies. De même pour la discipline en vigueur de nos cantonnements, les prisonniers sont traités avec une rigoureuse équité, sans faiblesse ni brimades.

 

La route « Mathey »

Mais l'heure du départ a sonné. Nous prenons la belle route, en voie d'achèvement, qui reliera bientôt le Val des Choues à la clairière de Lentive. Cette superbe chaussée de 7 mètres 50 de large, après avoir contourné le val, suit à flanc de coteau une combe qui offre à nos regards un prodigieux fouillis de verdure. A certains endroits, la route surplombe cette mer de feuillage, de laquelle, çà et là, émerge la nerveuse ramure d'un pin sylvestre, la frondaison frémissante et légère, toute piquetée de corail, d'un sorbier… Pour dépeindre ce moutonnement de cimes arrondies, où la variété des essences se traduit par tous les tons possibles du vert, de la nuance tendre des charmilles au vert sombre des espèces résineuses, André Theuriet, seul, aurait trouvé les mots exacts. C'est à la main-d'œuvre allemande que l'on doit la construction de cette route, qui comptera parmi les plus touristiques de notre Côte-d'Or, et qui donnera une plus-value considérable aux produits de la forêt. Ce nous est une joie de voir la satisfaction profonde, vraiment légitime, avec laquelle M. Mathey suit les progrès de cette entreprise, qui est sienne, et dont le double intérêt sera grandement apprécié lorsque la paix reviendra. « Achtung » a commandé un feldwebel, et, d'un geste automatique, les prisonniers ont de nouveau salué, leur main droite à la bande rouge du calot. A considérer tous ces soldats allemands que l'on utilise pour l'embellissement d'un paysage de chez nous, une mélancolie nous vient à la pensée des ruines amoncelées par l'action de ces mêmes pionniers dans nos départements envahis. Juste retour des choses de la guerre ! Dressés pour détruire, ces hommes sont devenus, dans leur captivité, les artisans d'une œuvre utile, d’une œuvre belle, avec cette règle de travailler toujours, de travailler encore, encore et encore… « Weiter erbeiten ! » a lancé le feldwebel, sur un signe impérieux de l’officier français… ».