Entre deux mots

Ainsi que l’a écrit François Vatable Brouard (1556-1626), sous le pseudonyme de François Béroalde de Verville : « On ne fait pas plus cas des couilles que des pauvres. On les laisse à la porte et jamais ils n’entrent ! », ouvrant la voie, que peu d’ailleurs barrait, à une débauche de termes qui ont fait et font encore les beaux jours de nos adolescents et de leurs aînés. De cette époque, les parties du sanglier sont devenues les « suites », afin que le verrat soit propre à souer la truie, et le maquin la laie. Dans le même registre, le vocabulaire rural s’enrichissait, pour tous les autres animaux domestiques et sauvages, d’images de rhétoriques. Du bélier qui béline la brebis, à la vache qui se fait taurir par le taureau, en passant par le bouc qui boucise la chèvre et le cerf qui dague ses biches, toutes les allusions furent utilisées pour traiter cette question que la religion condamnait impitoyablement. « Le sujet est tabou, alors passons outre », ont décidé nos aïeux, qui en remirent une couche. Chez les campagnards, les coucougnettes, les précieuses, les rognons (blancs), les bourses, les roustons, les joyeuses, les boboles, les baloches, les roupettes, les valseuses et autres roubignolles rivalisèrent d’humour avec les termes des scientifiques qui ne parlaient que de parties génitales, choses de la vie, testicules et organes reproducteurs. Dans ce milieu, où sont mesurées et comparées les performances, ils déclarèrent qu’un tiers-an normal pouvait émettre, avec sa paire de « glands » de plus d’un kilo (soit le centième de son poids), un quart de litre d’éjaculat, soit six fois plus qu’un étalon et cent fois plus qu’un homme, au cours d’une saillie qui pouvait durer plus de cinq minutes. De quoi faire des envieux…

 

Débits d’initiés

Cette force et ces performances du sanglier firent rêver les hommes qui inventèrent les pires remèdes (de cochon) pour assouvir leurs fantasmes. Ce fut l’époque des aphrodisiaques, concoctés par les plus malins qui se mirent à vendre cher, et souvent très cher, l’accès à un bonheur fugace. Leurs observations, leur sens du commerce et la crédulité de leurs pairs, tout en grossissant leurs bourses, aidaient les autres à vider les leurs… et cela a conduit à une multitude de dérivés. La seule idée de leur origine procurerait bien des migraines de nos jours. En voici quelques-uns… que nous n’avons pas testés, mais nous nous engageons à en publier les résultats si d’aventure, l’un de nos lecteurs était tenté par l’expérience :

- pour débuter : urine de sanglier qui vient de saillir, ajoutée à une boisson non alcoolisée ;

- pour être plus performant : testicules de sanglier, séchées et pulvérisées, en complément de boisson ;

- pour faciliter l’érection : massage avec du fiel de sanglier ;

- pour tenir le coup : testicule droit d'un vieux sanglier, macéré dans du vin à dose convenable ;

- pour récidiver plusieurs fois de suite : écume de sanglier recueillie après le coït sur un morceau d'étoffe rose, ajoutée à une boisson chaude ;

- pour éviter que les raideurs se déplacent : testicules de sanglier trempés sept fois dans de l’huile bouillante et se servir de cette huile (refroidie) pour frotter les parties naturelles…

- pour assurer sa descendance : suites séchées et réduites en poudre. Délayées dans un bouillon fait avec un vieux coq, et avalées par madame votre épouse, elles auront un effet merveilleux : les enfants naîtront tous les neuf mois…

Hors de ces éventuelles améliorations physiques, le poumon rôti de sanglier était souverain contre l’ivresse… à la condition de le consommer avant l’absorption d’alcool. Et comme l’animal se nourrit de racines des plantes, les propriétés de son « suin » et de ses laissées trouvèrent également des utilisations cabalistiques. Pourtant, les récentes études ne sont pas réjouissantes : dans l'ensemble du monde animal, la taille des testicules détermine le niveau de testostérone. De lui dépend l’équilibre monogamique qui est rompu quand le taux de testostérone est élevé et c’est le cas chez le sanglier…

 

Délice royal

Depuis que le Gaulois chasse le sanglier, les testicules des bêtes noires ont fait les délices de la cuisine, mais pas forcément celui des cuisinières. La batterie féminine des cuisines de Louis XV démissionna d’ailleurs en bloc, pour ne plus avoir à supporter « ces odeurs nauséabondes qui sortaient des fourneaux ». Gourmandise du roi, il décida donc que seules les femmes (volontaires) de ses piqueux auraient le privilège de les faire cuire… En tranches, à la broche, au four, bardées, les « joyeuses » (cuites), ont souvent terminé leur carrière dans les grands crus.

 

Coupez !

A la chasse, quand un grand sanglier mâle est tué, il est de tradition, dans toutes les régions de France, de détacher les testicules du corps le plus rapidement possible. Pour la plupart des chasseurs, c’est le seul moyen d’assurer la consommation de la venaison, car, sans cet acte, la chair serait soumise au « ferum » ou « salvajum », cette saveur sauvage délétère qui envahit les muscles. L’important n’est pas à ce niveau. Il convient avant tout de détacher, en coupant la peau très largement autour, le pinceau pénien et sa glande. C’est elle qui, percée, empoisonne la viande qu’elle souille irrémédiablement à son contact. Les balloches, elles, peuvent attendre.

 

Faites des paires

- La plus simple : coupez en tranches d’un centimètre d’épaisseur, une paire de testicules de sanglier. Trempez-les dans des œufs battus et saupoudrez de chapelure. Faites cuire à l’huile d’olive cinq minutes par poêlée. Au moment de servir, salez, poivrez et ajoutez un filet de citron ou de vinaigre de vin.

- La plus copieuse : évidez un pain rond et imbibez-le d’huile d’olive. Disposez au fond un lit de courgettes et posez dessus les testicules coupés en deux. Ajoutez sel, poivre, oignons, cumin et refermez le pain. Faites cuire en cocotte deux heures au four (thermostat 4/5).

- La plus rapide : dans une poêle, faites fondre 50 grammes de beurre frais, placez les rognons blancs coupés en tranches épaisses (de 1 à 2 cm). Ajoutez échalote et ail hachés fin. Mélangez le tout avec sel, poivre. Mettez ensuite 10 cl de fond brun ou jus de viande et autant de crème fraîche. Laissez cuire 5 mn. Servez parsemé de persil haché.

- Plus élaborée : faites dégorger pendant deux bonnes heures, les testicules dans de l’eau froide. Enlevez les deux peaux superficielles, séchez et tranchez (1 cm d’épaisseur). Salez et poivrez sur les 2 faces. Faites fondre du beurre dans une poêle. Faites cuire à feu doux trois à quatre minutes. Déglacez la poêle au Cognac ou Armagnac et récupérant tous les jus de cuisson, ajoutez une cuiller de crème fraîche, salez, poivrez.

 

A toute vapeur !

- Les plus vieilles spéculations connues sur la fonction des testicules sont à attribuer à Pythagore, philosophe et mathématicien grec (env –580/-504 avant JC). Selon le savant, une vapeur descend des différents organes du mâle, puis se concentre dans ses testicules pour former le sperme. Celui-ci se coagule dans le vagin et forme un embryon qui grossira dans l’utérus. Cette théorie est dite patrocline, puisque tout vient du père. La mère ne sert qu’à nourrir l’embryon de son sang, raison pour laquelle il ne pouvait acquérir les caractéristiques de sa mère.

- Aristote (-384/-322 avant JC) reprend à peu près la théorie de Pythagore, mais il assimile le sperme à du sang hautement purifié qui se mélangerait à un sang moins pur. Dans cette conception, c’est le sang purifié, le sperme, qui contient la forme physique et la force de vie. Ces spéculations d’Aristote seront acceptées jusqu’à la Renaissance.

- Au 16e siècle, l’anglais William Harvey (1578-1657), à la suite de méticuleuses observations, vint à conclure que c’était l’œuf qui procurait à l’embryon toutes ses caractéristiques et qu’il n’y avait ni mélange de sang pur et impur, ni coagulation. Comme les oiseaux, les mammifères devaient aussi pondre des œufs, mais des œufs si petits qu’on ne pouvait les voir…

- Ce fut donc en 1667 que Régnier de Graaf, en observant des ovaires, crut avoir découvert ces œufs de mammifères. En fait, il avait découvert ce qu’on appelle aujourd’hui les follicules de l’ovaire, de petits sacs renfermant les ovules, les fameux corps jaunes.

- Dix ans plus tard, en 1677, le Hollandais Leewenhoeck, grâce au microscope, découvrit les spermatozoïdes. Découverte déconcertante, car à quoi pouvaient bien servir ces innombrables animalcules. En fait, c’est un assistant de Leewenhoeck, Louis Hamm, qui le premier a observé les spermatozoïdes, mais c’est Leewenhoeck qui publiera les résultats.

- Enfin, en 1827, l’ovule sera identifié par Van Baer…