La mobilisation dépasse d’ailleurs largement les frontières françaises. La Norvège, partenaire du programme depuis son origine, continue de suivre avec attention le projet porté par le Parc naturel régional des Ballons des Vosges. Cette coopération internationale constitue un élément essentiel du dispositif, et témoigne de la confiance accordée à l’expérimentation. Autre point majeur soulevé depuis plusieurs semaines : la prédation. Jean-Jacques Pfeffer, représentant français de l’UICN et l’un des acteurs engagés de longue date dans le renforcement de population, rappelle régulièrement l’importance du contrôle des mésoprédateurs. Le sujet est également porté avec force par Christian Nappée, qui fut responsable de la réintroduction du Grand Tétras dans le Parc national des Cévennes. Son expérience l’a conduit à souligner combien la maîtrise de la prédation peut devenir déterminante lorsqu’une population est réduite à des effectifs extrêmement faibles. Les enseignements venus de la Forêt-Noire vont dans le même sens. Benjamin Häring, chargé de mission auprès du groupe tétras allemand, et Gerrit Müller, président de l'AHG, ont apporté des informations précieuses sur les mesures mises en œuvre en Allemagne et sur l’importance accordée au contrôle de la prédation pour la conservation du Grand Tétras. Le soutien au programme trouve également un écho chez des naturalistes engagés dans la sauvegarde des galliformes. Laurent Fontaine et Laurent Deymard, respectivement présidents de l’UNICAB et du WPA, participent à cette réflexion sur l’avenir des espèces menacées. Leur engagement rappelle une réalité que l’on ne peut plus écarter : pour certaines espèces de galliformes, l’élevage à des fins conservatoires pourrait devenir, demain, un outil nécessaire. À cet égard, il est légitime de s’interroger sur les choix passés concernant la gélinotte des bois et la sous-espèce rhénane, pour laquelle le Groupe Tétras Vosges avait écarté les possibilités d’intervention de sauvegarde. Enfin, cette mobilisation bénéficie de la confiance renouvelée accordée au maître d’ouvrage du programme. Fabien Diehl, Claude Michel et Laurent Seguin, président du Parc naturel régional des Ballons des Vosges, portent avec leurs équipes une expérimentation dont l’objectif demeure la sauvegarde de l’oiseau emblématique du massif. Il faut également lever une ambiguïté apparue ces dernières semaines. L’arrêt éventuel du programme de renforcement du Grand Tétras dans les Vosges ne doit pas être confondu avec l’arrêté publié au Journal officiel le 8 septembre, qui renforce le classement du Grand Tétras et du Lagopède alpin parmi les espèces protégées. La protection réglementaire de l’espèce et la question de la poursuite d’une opération de renforcement sont deux sujets distincts.
L’une ne préjuge pas automatiquement de l’autre. En quelques semaines, le dossier a donc dépassé le cadre d’une opposition entre partisans et adversaires du programme. Il pose désormais une question beaucoup plus large : quelle stratégie voulons-nous réellement mettre en œuvre pour une espèce dont la population vosgienne est arrivée au bord de l’extinction ?
Ne pas condamner une expérience avant de connaître son résultat
Devant une telle mobilisation, devant la diversité des compétences réunies et devant les expériences françaises et européennes désormais mises en regard, la question n’est plus de savoir si le renforcement du Grand Tétras est une expérience audacieuse. La question est de savoir si l’on entend lui laisser le temps prévu pour être évaluée. Personne ne peut garantir aujourd’hui la réussite du programme. Les mortalités enregistrées depuis les premiers lâchers sont une réalité. Les interrogations sur l’habitat, la prédation et les effets du changement climatique doivent être prises en compte. Mais elles ne justifient pas, à elles seules, de condamner une expérimentation avant son terme. Car le fait essentiel demeure : le Grand Tétras vosgien décline depuis cinquante ans malgré les politiques de protection qui lui ont été consacrées. Les habitats ont été protégés, des mesures de quiétude ont été mises en place, des moyens ont été mobilisés. Et pourtant, l’oiseau est désormais réduit à quelques individus. Ce constat ne remet pas en cause la sincérité de ceux qui ont œuvré à sa sauvegarde. Il impose simplement de tirer les conséquences des résultats obtenus. Une politique de conservation ne peut devenir un dogme. Lorsqu’une méthode n’a pas permis d’enrayer un déclin, essayer une autre voie n’est pas renoncer à la protection : c’est poursuivre le même objectif avec d’autres moyens. Cinq associations vosgiennes contestent aujourd’hui le renforcement de population. Elles sont fondées à défendre leur position. Mais leur opposition ne peut suffire à clore le débat. Après un demi-siècle de déclin, aucune stratégie ne peut être considérée comme intouchable au seul motif qu’elle a longtemps été privilégiée. Le programme actuellement mené n’a pas vocation à être jugé sur quelques années isolées. Il a été conçu comme une expérimentation de cinq ans, jusqu’en 2029. Il doit donc être évalué comme tel. Les oiseaux survivants, leur comportement, leur adaptation, leur reproduction, la mortalité, les effets de la prédation et l’évolution de leur environnement doivent être documentés jusqu’au terme prévu. Si l’expérience échoue, il faudra alors avoir le courage de le reconnaître. Mais l’interrompre en 2026 reviendrait à prendre une décision définitive à partir d’une expérimentation inachevée. Le 13 octobre, à Saint-Dié-des-Vosges, le comité de pilotage aura donc une responsabilité particulière. Il ne s’agira pas seulement de savoir si le programme rencontre des difficultés : il faudra décider si ces difficultés justifient réellement de renoncer à l’expérience ou si elles commandent, au contraire, de la corriger et de la poursuivre. Le ministère de la Transition écologique dispose désormais de suffisamment d’éléments pour mesurer l’enjeu. Une mobilisation scientifique, naturaliste, cynégétique et internationale s’est constituée. La Norvège demeure engagée. Des spécialistes français et étrangers apportent leur expérience. Des données nouvelles sont apparues en 2026, notamment avec la survie prolongée d’oiseaux transférés et la détection de jeunes. Dans ces conditions, mettre fin au programme avant son terme ne serait pas simplement une décision administrative. Ce serait le choix de refermer une porte avant de voir ce qu’elle pouvait donner. Après cinquante années de déclin, la responsabilité collective devrait plutôt être de mesurer, enfin, ce qui peut encore fonctionner. Le 13 octobre, il ne s’agira donc pas de demander un sursis pour le Grand Tétras. Il s’agira de savoir si, après avoir tant parlé de sa sauvegarde, nous sommes encore capables de lui laisser une chance d’être réellement sauvé.