Une riche carrière militaire

Pierre Garnier est né le 30 août 1811. Il était le fils de Jean Garnier, notaire à Auxonne, et d’Adélaïde Demoisy. Adieu donc, durant de nombreuses années, à sa cité de naissance, qui servit également de tremplin à un autre artilleur devenu célèbre sous le nom de… Bonaparte. Avant de se consacrer à la littérature cynégétique, Pierre Garnier, de 1831 à 1867, a suivi une carrière militaire linéaire. Ses postes le conduiront successivement à Metz (Ecole d’Application de l’Artillerie), à Mutzig, à la poudrerie de Vonges (à côté d’Auxonne), à Bastia, à La Rochelle, à Besançon. En 1848, il débarque comme capitaine à Constantine, et comme ses années de service dans une Algérie en cours de pacification, lui comptent comme années de campagne, il revient en France en 1863. Il est décoré de la Croix d’Officier de la Légion d’Honneur en 1867, lors de ses responsabilités à la Direction de l’Artillerie de Besançon. C’est là qu’il demande sa mise à la retraite, après 7 ans de grade comme chef d’escadron, d’où son nom de plume : « Commandant Garnier ». Sa retraite annuelle est de 2590 Francs, auxquels se rajoutent les 500 Francs de sa pension de légionnaire. Dans son dossier militaire, ses chefs le note comme officier à la constitution physique et à la santé très bonne, doué d’un caractère ferme, au jugement droit, et qui possède les connaissances en sciences qu’ont habituellement les élèves de l’Ecole Polytechnique. De son côté, Garnier a noté la qualité de ses garnisons en fonction de leur potentiel cynégétique. Metz y est noté sans intérêt, car toutes les chasses y sont louées fort chères. Il réussit toutefois à tirer deux cygnes dans les fossés des fortifications. La Corse, bien agréable grâce au soutien d’un ami commandant la goélette de guerre l’Etoile, qui lui détache un canot avec deux marins. Mais son Eden cynégétique, c’est l’Algérie, terre vierge pour le chasseur, qu’il arpente avec son Lefaucheux calibre 16 à la main. C’est autour d’Auxonne qu’il a commencé de chasser avec son père et son oncle Dubuisson juge de paix à Vauvillers, et c’est à Auxonne qu’il terminera sa vie de chasseur.

 

La guerre au service de la chasse…

Si la chasse est l’école de la guerre pour Xénophon, Garnier renverse la pensée pour mettre l’expérience du guerrier spécialiste de la poudre, au service du chasseur. En 1876, Lavallée, dans sa préface de « Chasse du sanglier », lui reconnait cette rectitude de jugement nécessaire pour la recherche de la vérité, car Garnier maitrise parfaitement les armes à feu. Il ne cherche pas à faire œuvre originale, car il avoue avoir pillé sans vergogne tous les auteurs cynégétiques, anciens et modernes, prenant son bien où il le trouvait. Chasseur d’expérience, Garnier ne veut des battues qu’après la chute des feuilles et s’en prend aux préfets qui autorisent des battues sur la demande des maires, sans se préoccuper de l’état des bois ou du rapport de la végétation. Il glisse en outre ce petit conseil toujours d’actualité : « à la chasse, ni pipe, ni cigare, mais sans inconvénient la prise et la chique…». Dans la littérature cynégétique du 19e, le commandant Garnier ressemble à un Pierre Larousse : encyclopédique. C’est pour cette raison que la notice « P. Garnier » apparait page 1303 du Grand Dictionnaire du 19e. Garnier accumule notes, articles et livres. Son ouvrage « La Vènerie au XIX » se clôt sur une bibliographie où se dénichent des raretés comme « Chasse sur Bayonne » de Marion, et « Chasses dans la Somme » de Prarond. Ainsi, il démontre sa capacité à suivre les publications modernes. Si tous les livres cités étaient dans sa bibliothèque, Garnier avait un trésor. De plus, il augmente ses connaissances de la chasse par son expérience de sa vie en Algérie, et il doit être le seul à évoquer l’os génital du blaireau, pièce anatomique aussi rare que la croix du cœur de cerf.

 

… et Garnier au service de la littérature

Que l’on se souvienne des pages sur ces aventuriers qu’étaient Bombonnel, comme lui bourguignon, ou Jules Gérard, militaire comme lui et officier de spahis. En 1860, Garnier commande l’artillerie de la garnison de Bougie en Algérie. La conquête du pays n’est pas encore terminée, mais il peut déjà envoyer des articles sur les techniques de chasse indigène, comme celle pratiquée avec l’izara, sorte de bouclier-paravent de camouflage. Il quitte donc l’Algérie en 1863, et noue des liens avec les chasseurs de métropole en tant qu’adhérent au Cercle de Saint Hubert, animé par Léon Bertrand, directeur du Journal des Chasseurs. C’est là que le Commandant Garnier rencontrera le Marquis de Foudras, et qu’il fera son entrée dans le cénacle des auteurs cynégétiques. Sous sa signature, onze titres enrichissent les écrits cynégétiques, et en 1886, Garnier enverra un article au « Nemrod », sur la chasse au faucon dans le Sahara algérien, pays des chevaux souples et des cavaliers adroits. Tous ses volumes sortent de l’imprimerie Victor Charreau d’Auxonne. Premier tirage en 1864, avec « Traité complet de la chasse aux alouettes ». Ce petit opuscule de 36 pages est recommandé pour la clarté et l’élégance de son style, et par la qualité de l’édition. Voici les questions traitées : comment choisir ses miroirs, les jours (de préférence avec des vents sud ou est, avec une belle gelée blanche). Certains chapitres sont traités avec la plume d’un naturaliste averti, comme le reconnait Toussenel. Ce livre est la mise au propre d’un article écrit presque à deux mains avec son frère, et publié dans le Journal des Chasseurs en 1860. Ensuite, Garnier balaye tous les sujets : « chasse à la plume au chien d’arrêt en France » en 1882, puis en 1883 le même titre mais élargi à l’Afrique du Nord. Toutes les chasses des animaux courables sont étudiées tour à tour : le chevreuil (1875), le lièvre (1875), le loup (1878), puis sanglier, renard, blaireau et lapin (1876). « La vènerie au 19e siècle - chasse des mammifères en France » est éditée en 1882, suivie en 1883 par la Vènerie en Afrique du Nord. De ses déplacements militaires, il tire l’ouvrage « Les tueurs de lions et panthères, chasses et gibier d‘ Algérie, de France et de Corse », en 1875, et pour couronner le tout, il écrira « Les chasses du globe » en 3 volumes. Le premier traite des mammifères, le second des oiseaux et le troisième des reptiles, chéloniens, sauriens, serpents, batraciens et poissons. C’est presque un travail à la Buffon. Il écrit la préface de Chastaing pour son livre sur la chasse au lion : « Au vieil africain de ma chère province de Constantine ». Dans son ouvrage sur la chasse du loup, Garnier précise bien que le chapitre sur la louveterie, est fortement inspirée de l’ouvrage de Lavallée, et il a cette phrase magnifique pour la mort d’un vieux loup, tué après une course de plusieurs jours : « le vieux loup s’ensevelira dans sa gloire ».

 

Tous les sujets ont été abordés

Pour maintenir son activité littéraire, le Commandant Garnier utilise les journaux de l’époque. Dans le Nemrod de septembre 1886, il publie un article « Rabâchages d’un vieux chasseur » sur l’entretien avec savon noir et brosse en chiendent, et le dressage de son chien. Puis une suite de compte-rendu sur le râle d’eau, le pluvian d’Egypte, le butor étoilé, la bécasse et la bécassine commune, l’autruche, les souches du sanglier, l’épervier commun, le cygne radypidès de Nouvelle-Hollande, les iérax, le chevrotain porte-musc, grives et merles, le putois fétide, le lapin des Alpes ou marmotte, la petite chasse… Combien ont disparu de cette longue litanie un peu fastidieuse, explorant toutes les facettes du tir d’un animal, y compris l’écureuil ? Garnier a peu écrit sur les armes. Cependant, il a constaté que la balle ronde glisse souvent sur l’armure du sanglier, sans faire de mal. En conséquence, il a imaginé de limer, dans son moule à balle, une entaille de manière à y placer un clou. Mais son essai n’étant pas concluant, il préconisa l’emploi d’un canon rayé avec une balle à pointe d’acier, tout en restant fidèle à son fusil à bascule, calibre 12 à balle franche. Comme tout chasseur qui aime à évoquer ses compagnons à quatre pattes, Garnier a la larme à l’œil quand il évoque sa chienne « Lolo », écrasée bien avant l’âge de la retraite par les roues d’une prolonge d’artillerie. Lors des chasses autour de Bougie, son ordonnance lui douchait la tête avec un arrosoir. Enfin, c’est avec nostalgie qu’il évoque ses chasses dans la forêt de Crochères avec son frère Albert, escorté de son piqueur et de sa petite meute. Il s’étonnait d’ailleurs de la capacité d’un animal pour retrouver son lieu d’origine, ce qui le fit disserter sur ce qu’il dénommait « le sens-boussole ». La gestion du cheptel, impératif du chasseur, l’était aussi pour Garnier. « Ne tirons pas sur la chevrette lorsqu‘elle est pleine de novembre à mars. C’est manger son blé en herbe… Montrons nous donc un peu plus ménagers de ces charmants coureurs » recommandait-il. Relire Garnier, c’est humer les chasses du 19e avec leurs fusils imprécis, leurs silhouettes croquignolesques, sorties des caricatures de Daumier, les parties de plaisir au coin du bois, comme les saynètes rassemblées dans Scènes cynégétiques de France, en conclusion de son ouvrage « Tueurs de lion et de panthères ». La réédition, en 2000, de sa « Chasse du lièvre », prouve que Garnier est toujours d’actualité et que l’on peut s’y reporter pour une approche technique de tel type de chasse. Peut-on souhaiter meilleur rêve à tous nos lecteurs que celui de « mourir au bois à califourchon sur un sanglier ! »…

 

Extrait : Scènes de triomphes cynégétiques

 

Mon premier chevreuil

Modeste chasseur à la billebaude, mon père, qui malgré ses quatre-vingt-deux ans sonnés, s’en donne encore un peu à pied, possédait avant 1830, trois chiens courants provenant d’un intrépide veneur, Dubuisson aîné, juge de paix du canton de Vauvillers, dans la Haute-Saône, lequel, par des mariages bien assortis, était parvenu à se créer une charmante et parfaite race de briquets fond blanc et d’assez petite taille, qui chassaient tout admirablement, à commencer par le lièvre. Disons ici à la volée que notre parent défunt Dubuisson mériterait bien de figurer dans l’admirable Vènerie Contemporaine que le marquis de Foudras est en train de publier, à la grande liesse de tous les vrais disciples de Saint Hubert. En octobre ou novembre 1829, si mes souvenirs me servent bien, nous découplions, à droite du chemin de Raynans, dans la forêt auxonnaise de la Crochère, qui, sur plusieurs points, fait limite entre la Côte d‘Or et le Jura, et est d’une contenance d’environ quatorze cents hectares d’un seul tenant. Le lancer ne tarde guère, mais bientôt, grâce à mon inexpérience de dix-huit ans, je perds complètement la chasse. Depuis près d’une bonne heure, campé bêtement sur le chemin assez fréquenté dont il a été question plus haut, je tendais avec anxiété et sans succès mes oreilles au moindre bruit, lorsque, tout à coup, « certain besoin pressant m‘appela en certain lieu » pour me servir de l’expression du poète. Par pudeur, je m’enfonce assez dans le bois pour n’être pas vu de la route à laquelle je tourne le dos en m’accroupissant. A peine en posture, je vois venir tout doucement à moi un animal qui flaire le sol et qui a des fûts sur la tête, et je reconnais de suite que c’est un beau brocard… Sans changer de posture et nonobstant un vif battement de cœur, je saisis et épaule le moins brusquement possible mon arme déposée à côté de moi, et je serre le doigt. Mais, le chevreuil qui m’a vu, s’est retourné si vite que c’est dans le derrière et non dans la tête qu’il reçoit deux coups de fusil, qui n’en font autant dire qu’un, grâce à la vive émotion et à mon inexpérience, et un peu aussi parce qu’il me faut hâtivement rapporter la main gauche à terre, pour ne pas laisser choir mon centre de gravité sur… mon soulagement. Je rajuste lestement mes inexpressibles pour courir bien vite voir le résultat de mon tir, et, c’est avec une joie délirante que je constate que l’animal a été touché. Je ramasse le poil dont le sol est jonché, et j’en bourre fébrilement mes poches avant de retourner sur le chemin que je venais de quitter. Au bout de quelques minutes qui me semblent longues des siècles, je vois enfin paraître mon père en compagnie de notre jeune parent Duborgia, aujourd’hui médecin à Bougival, auxquels je me hâte de raconter mon histoire et d’exhiber mes preuves, puis on va reconnaître la place où j’ai tiré l’animal, qui se trouve être la bête de meute. Les chiens en défaut sont bien vite ralliés et empaument la voie saignante avec une ardeur extraordinaire, mais après quelques randonnées très vives qui durent au plus une demi-heure, la musique se tait. Comme le bois était très fourré à cet endroit, malgré nos efforts nous n’avancions pas trop vite du côté où les chiens avaient mis bas, lorsque tout à coup mon père voit une nombreuse bande de corbeaux qui croassaient à qui mieux mieux, en plongeant de temps à autre sur un point du taillis qui était le centre des cercles peu étendus qu’ils décrivaient avec acharnement. Guidé par la manœuvre de ces oiseaux, il arrive assez vite sur le champ de bataille, où il trouve le pauvre brocard bêlant d’une façon lamentable, parce que, pendant que les jeunes chiens le tenaient par les flancs, le vieux Calino avalait gloutonnement les morceaux qu’il arrachait à sa cuisse droite, brisée par mes coups de feu, une bonne livre de viande en tout au moins. Il va sans dire que nous mimes grande hâte à terminer les atroces souffrances du pauvre animal et que de toute la soirée, le roi ne fut pas mon cousin, tant j’étais glorieux de mon succès de hasard. On tue facilement un chevreuil, soit dit en passant, en lui tordant la tête quand on ne veut pas se servir du couteau de chasse. Gardez-vous bien de l’assommer avec la crosse d’un fusil de crainte d’en faire un jambon. Enfin je vous remercie de faire attention aux pieds de derrière qui peuvent occasionner d’assez graves blessures.

 

La véridique aventure du Père Fouleux

« Vois-tu ce paysan taillé en Hercule, et dont la figure respire la méfiance et l’astuce ? » disait un vieux disciple de Saint Hubert au conscrit, son neveu, dans une retraite de chasse. C’est l’aîné de deux frères. Leur nom de famille est Fouleux, bûcherons et charbonniers, et ont passé leur vie au milieu des bois dans ces baraques que les coupeurs se construisent eux-mêmes. Eh bien mon gars, ces Fouleux tuent plus de sangliers à eux seuls, que tous les chasseurs de la contrée réunis. Leur père, qui est mort âgé, était très adroit, et c’est lui qui les a formés. Dans les derniers temps de sa vie, le père Fouleux avait les deux jambes paralysées : on le portait chaque jour devant sa cabane. Là, il écoutait les coups de hache des bûcherons et regardait tomber un à un, avec fracas, les vieux chênes de la forêt. De temps en temps un coup de feu retentissait sous les bois, et alors Fouleux relevait instinctivement la tête. Mais qu’une meute vint à se faire entendre, le vieillard s’agitait sur son siège, sa figure s’animait et il maudissait le sort qui le tenait cloué à sa place. Un jour que le père Fouleux était, comme d’habitude, devant sa porte et plongé dans ses réflexions, un tonnerre d’aboiements retentit soudain. Le vieil invalide tressaillit, un éclair brilla dans ses yeux, et à la vue d’un magnifique ragot qui fuyait devant les chiens, il redressa son grand corps, mais retomba de suite sur son siège en murmurant : je ne pourrai donc pas avant de mourir, tuer encore un de ces sangliers ! ». Puis, apercevant son fils qui suivait la chasse en courant : « Jean, écoute un peu. Jean, écoute donc ! ». « Mais mon père vous voyez bien que je suis pressé ». « Je t’en prie, arrête-toi un instant. Donne-moi mon fusil ». Jean décrocha le fusil et le remit à son père qui en examina soigneusement les amorces. « Approche cette brouette, dit-il ensuite à Jean, et aide-moi à m’y conduire à la Queue de l’Etang. Je veux encore tuer un de ces gredins de sangliers. Il me semble qu’après je mourrai plus tranquille ». Jean obéit, et au bout d’un quart d’heure, le père Fouleux, sur sa brouette, était embusqué à la Queue de l’Etang. Le vieux nemrod avait bien deviné. La chasse se rapprochait de plus en plus, et bientôt le craquement des branches annonça au chasseur l’arrivée de son ennemi. Il épaula lentement et au moment où le sanglier furieux, l’œil en feu et tout hérissé, sortait du fourré, le père Fouleux le frappait d’une balle en plein front. L’animal s’affaissa sur lui-même mais rassemblant bientôt ce qui lui restait de forces, et ne respirant que la vengeance, il s’élança comme un boulet sur la brouette du braconnier. Celui-ci ne lui laissa pas le temps d’approcher, et une seconde balle dans la tête l’étendit roide mort à ses pieds. Voilà, mon cher neveu de quelle trempe était le vieux Fouleux. Ses fils marchent sur ses traces et j’ajouterai qu’il vaut mieux les avoir pour amis que pour ennemis, si l’on désire manger du gibier que l’on chasse. Il va sans dire que j’ai fait grâce au lecteur du patois du père et du fils.