Ces perturbations ne sont pas anecdotiques : les vers de terre jouent un rôle fondamental dans la structuration des sols, la fertilité et la résilience des agroécosystèmes. Leur fragilisation constitue une menace pour l’ensemble du fonctionnement écologique des milieux agricoles. Cette chaîne de contamination se prolonge jusqu’à la faune aviaire, et tout particulièrement la bécasse des bois (Scolopax rusticola), dont le régime alimentaire est presque exclusivement constitué de lombrics. En consommant quotidiennement ces invertébrés contaminés, l’oiseau est exposé à son tour aux résidus de pesticides. Le mécanisme de transfert est bien documenté : après l’accident de Tchernobyl, de fortes concentrations de radiocésium avaient été mesurées dans la chair des bécasses, conséquence directe de la bioaccumulation des radionucléides par les vers. De manière analogue, les pesticides présents dans les sols risquent d’atteindre l’avifaune par ce même vecteur trophique. Les risques incluent une intoxication chronique, des altérations physiologiques, voire des conséquences sur la survie, la reproduction ou la réussite migratoire. La bécasse apparaît ainsi comme une espèce sentinelle, révélatrice de la contamination diffuse des agroécosystèmes et de ses impacts écologiques à grande échelle.

 

Mesurer et prévenir les impacts

Pour objectiver ces risques et documenter scientifiquement l’ampleur du problème, un projet de recherche coordonné a été mis en place, réunissant plusieurs institutions : le CNRS, l’UMR ECOBIO, l’Université de Rennes I, l’ISA Lyon, et l’unité Avifaune de Nantes (INRAE-CNRS). Ce programme s’inscrit en continuité du projet Bec_buz, consacré à l’écotoxicologie de la bécasse, et bénéficie du soutien technique et financier du projet SOLATIVOX, centré sur l’étude des sols vivants. L’approche retenue est volontairement intégrative : elle vise à relier l’analyse chimique des sols, la bioaccumulation chez les vers de terre et la contamination éventuelle de la bécasse des bois. La méthodologie repose sur plusieurs volets complémentaires : des prélèvements de sols et de vers sont effectués dans des milieux contrastés (parcelles agricoles conventionnelles, zones en agriculture biologique, habitats forestiers ou semi-naturels) afin de comparer les niveaux de contamination. Les résidus de pesticides sont identifiés et quantifiés grâce à des méthodes chromatographiques et spectrométriques. Parallèlement, au cours des campagnes hivernales de baguage des bécasses, des prélèvements de sang et de plumes sont réalisés sur les individus capturés. Ces échantillons biologiques fournissent des données précieuses sur l’exposition réelle des oiseaux. Le rapprochement des analyses issues des trois compartiments (sol, invertébrés, avifaune) permettra de cartographier la contamination et d’évaluer les risques sanitaires encourus par l’espèce. Les enjeux écologiques et sociétaux de cette recherche dépassent la seule conservation de la bécasse, puisque les vers de terre, véritables ingénieurs de l’écosystème, sont essentiels au maintien de sols vivants et productifs.