J’avais 10 ans tout au plus, la première carabine à plombs fermement serrée entre mes mains. Elle n’avait pas de marque, il n’y avait pas de viseur non plus, c’était plus un lance patates qu’autre chose. J’avais arrosé mon territoire de « diabolos » tous azimuts, jusqu’à ce coin un peu perdu, une vieille bicoque abandonnée, entourée d’un mur en pierres vétuste et délabré, et un unique fil électrique qui alimentait la maisonnette. Et pendu au fil, mon exploit, tué d’un plomb diabolique en pleine tête, les deux pattes instantanément raidies et accrochées au fil en question.

Et pas moyen de le faire tomber… Pourtant, il me fallait à tout prix posséder ce gibier conquis de haute lutte, un moineau famélique, pendu à quatre -cinq mètres de hauteur tout au plus. J’avais bien essayé de tirer encore un ou deux plombs, sans autre résultat que le plaisir de viser, tirer et constater qu’à part un « ploc » barbare, il ne se passait rien qu’une ou deux plumes qui se décrochait de la carcasse, et se posait à mes pieds. Ça me rendait encore plus fou. Puis, naturellement j’ai lancé quelques cailloux, petits au départ, puis un peu plus gros… Et plus ils étaient gros, plus le tir était approximatif. Ça passait bien au-dessous.

 

J’ai fini par m’assoir et… méditer

J’avais la rage, mon premier gibier mort à quelques mètres, mais hors de portée de mes mains. Puis est venu le temps du lancer des bouts de bois, plus légers que les cailloux. L’un d’entre eux a même atteint la cible qui s’est gentiment balancée quelques secondes, sans plus. J’ai alors essayé de le faire tomber avec une grande tige canisse que j’ai coupée à proximité, mais rien à faire. J’étais trop petit, la tige aussi, et pas d’autre plus grande à couper.  Alors, il m’est venu l’idée… avec un grand « I ».

 

Trop simple !

J’ai ramassé les grosses pierres tombées avec le temps du mur, et j’en ai fait une sorte d’escalier de pierres collé au mur. Je suis monté sur ma construction sommaire, armé de ma canisse, et ni une ni deux, quelques pirouettes à la façon des trois mousquetaires et… le moineau est tombé… du mauvais côté, c'est-à-dire côté jardin. J’ai sauté le mur et là, enfin, je tenais mon premier gibier dans ma main. J’en aurais pleuré ! Puis, j’ai effectivement pleuré, car le mur, coté-ci, était aussi haut que de l’autre, mais aucune pierre n’y était tombée. Je ne pouvais donc pas faire l’escalier, et j’étais bien incapable de monter. Bref, j’étais coincé dans le minuscule jardin, « couillonné » par mon immense connerie à vouloir à tout prix ce moinillon !

 

C’est bien moi qui avais une cervelle d’oiseau !

J’imaginais les heures passées à attendre, l’angoisse de mes parents, les recherches infructueuses, le froid de la nuit… Pour survivre, je ferai un feu pour faire cuire le piaf, j’ouvrirai la maisonnette en forçant la porte d’entrée, je trouverai un bon lit de paille. Il y aurait peut-être de l’eau, et peut-être même de la lumière avec ce satané fil électrique ? Bref, je cogitais et ça me levait un peu l’angoisse. Mais si mon esprit s’élevait ainsi, mon corps était toujours bel et bien prisonnier dans le jardin. J’en ai passé des heures ainsi, le jour est tombé, je rêvais que je courais après le moineau que j’avais attrapé par la queue. Moi, ils m’ont attrapé par la culotte, et ça m’a réveillé d’un coup d’un seul ! Après une bonne fessée magistrale, je crois que je n’ai jamais aussi bien dormi dans mon lit.

Pour la petite histoire, mon père qui était chef de gare avait ameuté ses troupes. Ils ont trouvé ma carabine luisante à la pleine lune sur le chemin, un cheminot est monté sur le mur, et mon père qui suivait m’a attrapé en plein sommeil. Il aurait pu attendre que l’on soit à la maison pour la fessée, mais il a dû avoir trop peur, ça ne pouvait pas attendre et ça l’a calmé plus rapidement. Je ne lui en ai jamais voulu, c’était la rançon de ma gloire, vous savez « la gloire de mon père ! ». Quant au moineau, il est resté dans ce fond de jardin oublié. Oublié de tous et pour toujours… Un tout petit moineau de rien du tout, perdu… Oublié, sauf dans ma mémoire, éternel petit piaf pendu au fil de mes pensées…

 

L’auteur de ce récit a édité un roman de chasse « Toine des garrigues ».

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