Extrait des « Mémoires de Grommelin » 

Voici un trait assez plaisant qui m‘arriva sur les chaumes de Chagny. Deux grands seigneurs furent à la chasse, et eurent la bonté de me mener avec eux. Leur équipage était aussi superbe que leur allure. Les bottes fortes enserraient les flancs de leur cheval, leurs gilets étaient fermés par des boutons de nacre, et, au bout du baudrier, se balançait leur dague de chasse, jusque-là, inutile. Nous étions en défaut, arrêtés sur une petite éminence. L’air était pur, le paysage beau et le calme parfait. Aucun indice ne tombait sous nos sens pour retrouver cette chasse.

– Au moins, que l’on écoute si le vent nous porte l’écho de récris ou un appel de trompe pour nous guider, dit le premier

- Il serait bien difficile de savoir d‘où vient le vent, répondit le second

Osant intervenir, je déclarais :

- Je vais vous le dire…

Je mets mon doigt dans la bouche, je le lève bien droit ensuite, et j‘assure que, pour moi, le vent est sud–est. Pour vérifier positivement ma brillante démonstration, les deux grands seigneurs font la même chose et tendent leur index pour sentir le côté du refroidissement. Le marquis me dit :

- Vous avez raison mon ami, le vent porte bien du sud–est.

Le comte, distrait de son expérience, lance alors un pet terrible et assure que, pour lui, le vent est nord–ouest. Mais ce vent « sui generis » est plaisanterie mal prise. Les propos volent, les réponses ricochent, les humeurs s’aigrissent. Les expressions sont trop fortes, l’ire embrasse les visages et… on tire les couteaux de chasse. Heureusement, j’étais alors d’une complexion vive et gaie, et je dissertais plaisamment sur le pet, le vent qui peut tourner, la chaleur de l’éther, l‘ouie, l‘odorat, tous nos sens qui nous abusent… Enfin, cette péroraison impromptue dérida mes deux compagnons qui se mirent à rire à gorge déployée. Point d‘explication d‘aucune espèce, on se parla comme à l‘ordinaire et nous pûmes retrouver la chasse, source de cet incident. Ces deux grands seigneurs eurent par la suite toujours mille bontés pour moi…