Un nouveau rapport scientifique européen recommande de réduire les subventions à l’élevage, taxer davantage les exploitations agricoles et inciter les Européens à consommer moins de viande afin d’atteindre les objectifs climatiques de l’Union européenne pour 2040 et 2050. Une fois de plus, l’agriculture est placée au banc des accusés. Une fois de plus, elle sert de variable d’ajustement politique. Le raisonnement est devenu mécanique : il faut réduire les émissions, donc il faut s’attaquer aux bovins, aux tracteurs et aux engrais. Les chiffres circulent : un tiers des émissions de gaz à effet de serre serait lié au système alimentaire européen, et la conclusion tombe, implacable : l’élevage doit changer, se réduire, se transformer. Mais cette lecture simplifiée ignore une réalité fondamentale : l’agriculture n’est pas une industrie comme les autres. Elle produit ce que personne ne peut remplacer, la nourriture, et elle le fait dans un équilibre fragile avec les sols, les paysages et les territoires ruraux. Pointer l’élevage comme responsable du réchauffement revient à désigner un bouc émissaire facile, visible, localisé, politiquement vulnérable. Pendant que l’on explique aux éleveurs qu’ils doivent disparaître ou se transformer, l’Union européenne continue d’importer massivement de la viande et des produits agricoles issus de systèmes bien moins exigeants sur le plan environnemental. Les accords commerciaux se multiplient. Les cargaisons arrivent par bateaux ou par avions, et personne ne semble s’émouvoir des émissions liées au transport mondial des denrées. Le paradoxe est saisissant : on demande aux agriculteurs européens de produire moins, tout en ouvrant davantage les frontières à des productions étrangères. Le climat devient alors un argument commode pour restructurer silencieusement l’agriculture. L’élevage européen n’est pourtant pas un modèle archaïque. Dans de nombreuses régions, il entretient les prairies permanentes, stocke du carbone dans les sols et maintient des paysages ouverts qui disparaîtraient sans lui. Supprimer ces systèmes reviendrait à transformer des territoires entiers. Ce débat révèle surtout une tendance inquiétante : faire porter à l’agriculture la responsabilité d’un dérèglement climatique mondial dont les causes sont multiples : industrie lourde, transports internationaux, urbanisation massive, consommation énergétique. Les agriculteurs sont aujourd’hui sommés de résoudre seuls un problème global. On leur demande d’être à la fois producteurs, gestionnaires de biodiversité, régulateurs climatiques et désormais cibles fiscales. À force de transformer l’agriculture en problème, on oublie qu’elle reste avant tout une solution vitale : nourrir les populations. Et ce rôle, contrairement aux rapports et aux recommandations, ne peut pas être délocalisé dans les laboratoires ou les bureaux de Bruxelles.