Sanglier ou chevreuil ?

Le choix sera définitif en 1876. L’origine de la meute fut Sobriquet dont le père, issu du chenil de Mios, en Gironde, couvrit une lice vendéenne. Après 8 ans d’une sélection impitoyable, c’est un triomphe à l’exposition canine de Nantes, en 1885. Emile de la Besge tresse des lauriers aux Levesque pour leurs chiens à manteau noir. Quelle entrée dans le panthéon de la vènerie que d’avoir un standard de chiens courants à son nom, à la robe invariablement blanche et noire, souvent aux reflets violacés. Quand la cuisse est noire, on y perçoit la « marque du chevreuil », c’est-à-dire quelques poils gris/fauves, formant une petite tache à l’arrière, au-dessus du jarret. De même, sous les yeux, sous les oreilles et à la naissance de la queue un feu pâle est le signe distinctif de la race et jamais il n’y eut de retrempe directe avec un étalon anglais. Ce standard sera maintenu jusque dans les années 1970, époque où les juges canins constateront l’inutilité de le maintenir. Le cadre des premiers exploits de cette meute est la forêt de Paimpont, massif de 7000 hectares acheté par Louis–Auguste Lévesque en 1874. L’équipage prendra, sur les 11 premières saisons, 416 animaux dont 218 à Paimpont, et en 1886, quelque soixante chevreuils seront hallali. Pour limiter les dégâts de sangliers, les Levesque font appel régulièrement aux équipages régionaux : Pioger, Boberil, Serrant, mais le décès de Louis-Auguste Levesque, en 1888, ouvre sa succession et un partage entre ses héritiers. Rogatien s’installe alors à La Poterie, sur les bords de l’Erdre. « Rogatien, vous avez des chiens, et moi des forêts » lui dit M. Poydras de La Lande, invitation qui donnera naissance à l’équipage de Vioreau. Les forêts de l’Arche, de Vioreau, d’Ancenis, de Saint Mars forment un massif de 3000 ha, agrémenté d’étangs. Aussi, dès leur première année, les chiens doivent être habitués à l’eau. « Un jour, après avoir attaqué un broquard et fait un débucher d’une heure en plaine, nous rentrons en forêt, où je vois, sur une jeune taille, une chevrette fuyant devant la meute qui semblait la chasser tambour battant. Vincent, le second piqueur arrive et je l’avertis de ce que je viens de voir. Il écoute un instant, puis, partant au galop, se met à sonner furieusement des bien-allers. Mon étonnement fut grand, mais pas de longue durée, car, lorsque dix minutes après, je vis prendre le broquard, je fus bien obligé d’admettre que Vincent avait eu raison d’avoir confiance dans ses chiens. Je compris que, pour chasser dans les bois, là où l’homme ne peut pas savoir ce qui se passe, il faut s‘en rapporter aux chiens, aux chiens seuls, et ne pas avoir la prétention, pourtant si répandue, d’être plus malin qu’eux ».

 

Globe-trotter et écrivain

Seul Donatien fut l’écrivain qui puisa dans ses souvenirs pour nourrir ses livres. Au physique, il a du charme et beaucoup d’entregent, un esprit curieux et un grand souci du détail. Il reçut une très bonne éducation au collège des Jésuites de Poitiers, et il servit la France lors de la guerre de 1870. La paix revenue, il devient un vrai globe-trotter, passe huit mois aux Amériques avec une visite de la capitale Washington, un déplacement à Salt Lake City et l’exploration du lac des Castors, au Canada. En 1871, il escalade le Mont-Blanc avec Paul Verne, le petit frère de Jules Verne, et opte ensuite pour une vie plus parisienne après son mariage en 1877, avec après-midi aux courses et soirées à l’opéra. Laissons de côté ses deux ouvrages sur la conduite de l’attelage, à l’époque où se développait la traction mécanique, et voyons ses chroniques régulières, qu’il fournissait aux revues spécialisées telles que « le Nemrod » et « le Sport Universel ». Parfaitement bilingue anglais, il rassembla dans un ouvrage intitulé « Sport » des traductions d’articles de revues anglaises concernant la chasse et le chien. L’historiette, datée du 4 janvier 1910, souligne la bonne volonté de la meute : « Nous chassions au bois de Maubusson, près de Saint Mars la Jaille. La chasse marchait plein train, lorsque, tout à coup, un sanglier, bête de compagnie de 80 livres coupe à l’improviste la voie. Madame de La Ferronnays, jeune amazone, s’exclama - Oh, comme se serait drôle !- Aussi sec, Roro (petit nom pour Rogatien) toujours galant et qui avait entendu la réflexion, fit arrêter sur le chevreuil et appuyer sur la voie de la bête noire. La meute s’étonne, hésite, mais obéit. Deux heures plus tard, après un solide débucher, le sanglier est au ferme à La Burlière, chez M. de Robineau ».

 

L’œuvre de Donatien Lévesque

Par ordre chronologique, en 1887, il écrit « En déplacement, chasses à courre en France et en Angleterre », illustré par Santiago Arcos. Cet ouvrage met en parallèle la vènerie française et la chasse à courre anglaise. C’est un grand classique littéraire que de les opposer, opposition qui se retrouve encore aujourd’hui dans l’ouvrage « Ici et là-bas ». « J’ai beaucoup fréquenté les sangliers, et, parmi les animaux sauvages, je n’en trouve aucun qui soit si estimable. C’est un brave, un chevalier sans peur et sans reproche, qui se bat courageusement jusqu’à la fin et meurt comme un héros… ». Plus loin, page 227, Donatien Lévesque nous entraîne à la chasse au sanglier, à la lance, dans l’Empire des Indes. Le premier chapitre raconte le début de sa carrière cynégétique, avec ses premières désillusions. La deuxième partie traite de la chasse du chevreuil en France, dans laquelle se concentre l’expérience du veneur ainsi résumée : « une bonne meute, bien acoquinée à prendre, bien à la chair comme on dit, est comparable à un étau. A chaque pas, comme à chaque tour de vis, la pression augmente et nulle force ne peut lui résister. Si l’origine des chiens est de premier ordre, la meute aura le feu sacré, l’étincelle, l’amour de la chasse. Elle se forge par elle-même et le veneur n’en est que le modeste auxiliaire. N’arrêtez pas les chiens et laisser les faire. Seuls, ils en apprendront plus en quelques jours, qu’avec vous en plusieurs mois, si vous voulez leur faire comprendre qu’ils doivent chasser le même animal et les arrêtez pour cela. La bonne chasse doit étouffer la mauvaise et ce n’est pas un principe, mais un fait qu’à Paimpont, on n’arrête jamais une chasse. On l’appuie et on sonne à la tête ». En 1904, Donatien Levesque édite « la Grande Vènerie du Duc d’Aumale », un reportage sur ce magnifique équipage. Enfin, il est bon d’ouvrir aussi le troisième ouvrage, « Sport », mélanges traduits de l’anglais. Le terme doit être pris au sens originel anglais, d’activités de plein-air réservées aux gentlemen. Ainsi s’expliquent les chapitres : la pêche au saumon qui ne s’attaque qu’à la mouche, la chasse du renard où monte en selle Snob, qui cherche à entrer dans le paradis mondain de la vènerie anglaise, et la chasse excentrique, exemple du non-sens so-british entre paris sur le turf, et le club du narrateur. Enfin, reste le chapitre sur la chasse de l’éléphant, dont nous avons sélectionné quelques extraits. Ainsi, Donatien Levesque est un excellent prosateur et traducteur. Il met à notre disposition quelques bijoux de la littérature anglaise, et nous donne des clefs pour mieux comprendre nos compagnons de chasse. On sent dans ses pages l’ardeur et l’enthousiasme de piquer des deux, derrière les chiens, par monts et vallons. Non, nous n’oublierons ni Paimpont ni son maître, en chantonnant les paroles que Donatien Levesque écrivit sur la prise d’un gros sanglier, le 9 Janvier 1890 :

 

(1er couplet)

C’est le gros sanglier lourdaud,

Que prit La Rochefoucault.

Il dormait, tranquille en son fort,

Et fut lancé par Rochefort,

Bruc et Papa chassaient avec,

Et Monsieur Caradec…

 

(Dernier couplet) :

On s’est quitté le cœur content,

Et l’on a fait le serment,

De se retrouver l’an prochain,

Ensemble au pays de Merlin,

D’attaquer toujours les plus gros,

Et rien qu’avec des couteaux.

 

 

Extrait : Danger de tirer au hasard 

Les jeunes chasseurs ont tendance à s’emballer quand ils se trouvent en présence de gros gibiers ; et dans leur violent désir de ne pas laisser une occasion leur échapper, ils ne veulent pas attendre qu’un coup se présente en belle, et tirent au hasard. C’est une erreur contre laquelle il faut se tenir en garde, ou bien elle pourrait mener le chasseur à mal. Sauf dans des cas tout à fait exceptionnels, il ne devra faire feu que s’il est à peu près certain de toucher une partie vitale, et je crois pouvoir attribuer à la constante observation de cette règle de n’avoir pas eu de malheur. J’ai tué dans l’Inde et en Afrique, 876 éléphants mâles, et je n’ai eu qu’un accident sérieux. J’étais alors un simple novice et je l’attribue à mon manque de précautions. Comme il peut servir d’avis, je vais le raconter.  « Etant à la chasse dans la forêt de Vynaad, j’avais été assez heureux, et je venais justement de tuer un éléphant quand un mâle énorme, le patriarche de la troupe, et sept femelles, passèrent précipitamment devant moi à cinquante pas environ. J’épaulais en ajustant derrière l’oreille, et j’envoyais à tout hasard mes deux coups, dans l’espoir de l’arrêter. Le second coup porta, car il tomba immédiatement à genoux ; mais, immédiatement, il se remit sur pied et, laissant les femelles aller de leur côté, il se précipita comme un fou à travers la forêt, qu’il remplit de ses cris de rage. Je saisis mon second fusil à balles de deux onces, et sautant en bas du talus, courus de toute ma force pour lui couper la retraite dans un passage qui était extrêmement étroit. C’était le lit d’un torrent entre deux hautes murailles de rochers par lequel je savais qu’il devait passer pour rejoindre le reste du troupeau. Je courais en descendant le lit du torrent, dont les bords s’élevaient de chaque côté en talus très hauts, quand j’entendis un grand bruit sur les cailloux et en tournant la tête, je vis le mâle blessé se précipiter sur moi. Ses yeux lançaient des flammes, sa queue était droite en l’air, il n’était pas à plus que quarante pas. Courir, je le savais, ne pouvait me sauver, et il devait tomber sur moi avant que j’eusse le temps de monter en haut du talus. Je fis donc volte-face et me jetai à genoux pour l’ajuster plus sûrement. En avant, il me chargeait avec un cri de vengeance plein de malice. Je le laissais venir à quinze pas et fis feu, visant entre les yeux, l’endroit que je préfère, mais soit que mon bras tremblât, étant essoufflé par ma course, soit que mon fusil qui pesait 16 livres anglaises fût trop lourd, toujours est-il qu’au moment de tirer, mon bras gauche s’abaissa et le coup porta quatre pouces trop bas, entrant dans la chair, à la racine de la trompe, au lieu de pénétrer dans le cerveau. Il ne fut pas arrêté et avant que j’eusse pu me ranger, le monstre tombait sur moi. Je vis passer quelque chose de sombre, reçus un coup violent, et je me sentis lancé en l’air, puis l’oubli. Quand je revins à moi, je me trouvais la face contre terre dans une mare de sang qui jaillissait de mon nez, de ma bouche et de mes oreilles. Presque étouffé par le sang coagulé, le sentiment de ma situation dangereuse me traversa l’esprit. Je fis un effort pour me relever et voir où était mon adversaire, mais, je ne pus le découvrir nulle part. Je me relevais et m’aperçus que si j’étais affreusement meurtri, je n’avais rien de cassé. J’étais tombé sur le haut du talus, mais incapable de me rendre compte de la manière dont j’avais été porté là. Dans le lit asséché du ruisseau, je vis mon fusil, et je réussis, après de pénibles efforts, à ramper jusqu’à lui et à le reprendre. Les canons étaient pleins de sable que j’enlevais de mon mieux, puis je m’assis sur le bord de l’eau et me mis à me laver la figure et la tête, et à essuyer le sang. Pendant cette opération, j’entendis un cri perçant et vis Googooloo venir vers moi en courant. L’éléphant, en furie, fou pour ainsi dire de la douleur que lui causaient ses blessures, le suivait de près. Par bonheur, une branche se trouva sur sa route et, avec l’agilité d’un singe, Googooloo la saisit et se lança en se balançant au haut du talus escarpé. Là, il était en sûreté. L’éléphant, frustré de sa victime, courut follement en avant et en arrière deux ou trois fois, comme pour la chercher, et puis, avec un cri rauque de désappointement, il s’élança en descendant le lit du ruisseau. Je me trouvais droit sur son chemin et sans force pour m’en écarter. L’instant d’après, je vis que j’étais découvert, car il me chargea avec un rugissement de vengeance. Avec peine, j’épaulais mon fusil, et, visant d’une main ferme entre les yeux, je fis feu. C’était ma dernière chance. Quand la fumée se fut dissipée, je vis la lourde masse étendue tout près de moi. Enfin, j’étais vainqueur. Peu de temps après, je dus perdre connaissance car je ne me souviens plus de rien, jusqu’au moment où je me retrouvais couché dans ma cabane, avec Burton penché sur moi. Il parait que Chinneah et ses compagnons m’avaient rapporté sur une civière, et, comme mon corps était très enflé à la suite des coups que j’avais reçus, ils m’avaient appliqué un remède du pays, l’hirudothéraphie, en couvrant de sangsues tous les endroits meurtris. Leurs soins eurent pour effet d’arrêter l’inflammation, mais j’en porterai les marques jusqu’à la fin de mes jours. Je l‘avais échappé belle, mais j’avais compris la leçon, et à partir de ce jour, je n’ai jamais eu d’accident pour avoir tiré au hasard.

 

Chasse d’un solitaire 

Après avoir suivi sa piste, j’arrivais à un marais plein de grands roseaux, où je vis l’objet de ma poursuite. A première vue, je le pris pour une grosse femelle car on ne lui voyait pas de défense, mais, en l’examinant mieux, je vis que c’était un mâle de l’espèce hyjera (mâle stérile). Les hommes de Murcher me dirent que c’était une brute vicieuse qui les avait chargés plusieurs fois sans provocation. Du moment qu’il en était ainsi, je me souciais de n’avoir autour de moi plus de gens qu’il n’était absolument nécessaire, de sorte que je donnais les deux fusils de réserve à Gogooloo et fis monter les autres dans de grands arbres d’où ils pourraient voir le sport sans danger. Après avoir tout préparé, je cherchais d’où venait le vent puis renouvelais les capsules de mes armes, ayant bien soin de m’assurer que la poudre arrivait bien dans les cheminées. J’examinais attentivement le terrain et fis un cercle autour du marais afin d’arriver à me cacher derrière un bouquet de grands roseaux qui me semblait être à environ soixante mètres de l’endroit où se trouvait l’éléphant. Soudain, il poussa un cri de rage, et s’élança sur nous la queue droite, aspirant l’air et brandissant sa trompe… Le monstre en fureur sortait brusquement du bouquet de roseaux qui se trouvait derrière nous et qui jusque-là l’avait dérobé à nos yeux. Il chargea dans notre direction en faisant jaillir l’eau autour de lui. Quand je l’aperçus pour la première fois, il n’était pas à plus de trente-cinq pas de distance et j’épaulais immédiatement mon bon fusil, et l’arme ne vomit pas son plomb mortel avant qu’il nous eût approché à quinze pas. Là, je le lui envoyais, en visant bien, au milieu de la dépression qui est juste au-dessus de la trompe. La balle alla droit au but, s’enfonça dans le cerveau, et l’éléphant vint tomber à mes pieds en nous couvrant de boue. J’allais l’examiner et me rendis compte de ce qui l’avait mis dans cet état voisin de la rage. Il avait trois blessures récentes et une quatrième lui avait percée l’oreille droite. Ce qui m’étonna le plus, ce fut qu’aucune des trois blessures reçues précédemment n’avait causé la mort, quoique les balles eussent frappé dans la partie la plus vitale du crâne de l‘éléphant, à un pouce tout au plus de la mienne, qui, elle, avait causé la mort instantanée. En essayant de sonder, avec ma baguette de fusil, les blessures précédentes, je fus bien surpris de les trouver bouchées avec de la terre. Je n’en doute pas, l’opération avait été faite par cet animal lui-même, afin d’arrêter l’hémorragie…