
Comment se pratique la vénerie sous terre
La vénerie sous terre est une chasse très spécialisée qui repose sur une parfaite connaissance du comportement du blaireau, du terrain et sur une étroite collaboration entre le veneur et ses chiens. Son principe est resté inchangé au fil du temps. Le veneur commence par localiser un terrier occupé grâce aux indices laissés par les animaux : traces fraîches, déblais récents, coulées ou empreintes. Cette phase est essentielle pour distinguer un terrier actif d'un terrier abandonné, et éviter toute intervention inutile. Une fois le terrier identifié, un ou plusieurs chiens spécialement sélectionnés, principalement des terriers ou des teckels issus de lignées de travail, sont introduits dans les galeries. Leur mission n'est pas d'affronter le blaireau, mais de le localiser, de le maintenir au ferme et de bloquer sa progression dans le réseau souterrain.
Leur courage, leur équilibre et leur intelligence sont déterminants dans cet environnement particulièrement contraignant. Le veneur suit ensuite le travail de ses chiens en sous-sol, avant d’intervenir là où le ferme se tient. Aujourd'hui, des systèmes électroniques de localisation permettent de connaître avec précision la position des chiens dans le terrier. Cette évolution technologique a considérablement réduit les travaux de terrassement, limité la durée des interventions et amélioré leur sécurité. Cette chasse privilégie la précision plutôt que le nombre de prises et exige une solide expérience, transmise au sein des équipages où les veneurs expérimentés forment les plus jeunes à la lecture des indices, aux techniques de déterrage et au respect des règles qui encadrent cette pratique. Au fil des décennies, la réglementation a précisé les périodes de chasse, les modalités d'autorisation et les responsabilités des pratiquants, tandis que les associations de vénerie sous terre ont développé la formation et diffusé les bonnes pratiques. Comme les autres modes de chasse, cette discipline s'inscrit aujourd'hui dans un cadre juridique visant à concilier tradition cynégétique, gestion des populations de blaireaux et préservation de la biodiversité. À partir des années 1970, la vénerie sous terre trouve progressivement son équilibre. Les veneurs sous terre contribuent notamment à faire interdire l'usage des gaz asphyxiants dans les terriers (décret ministériel de 1991), mais auparavant, au début des années 1980, afin de mieux protéger les jeunes blaireaux dépendants de leur mère, les représentants de la discipline proposent un compromis qui aboutit à la création de la période complémentaire de vénerie sous terre. C'est aujourd'hui cette disposition réglementaire qui concentre l'essentiel des débats et des contestations.
Le compromis qui a changé la vénerie sous terre
Au début des années 1980, la vénerie sous terre ne suscite guère de débats nationaux. Elle demeure une pratique confidentielle, exercée par un nombre limité de passionnés et encadrée par une réglementation qui fixe alors, comme pour les autres formes de vénerie (à pied et montée), une période courant du 15 septembre au 31 mars. Pourtant, c'est à cette époque qu'est prise une décision qui façonnera durablement l'avenir de cette discipline et qui, plusieurs décennies plus tard, alimentera l'essentiel des controverses. Les veneurs sous terre connaissent parfaitement la biologie du blaireau. Ils savent que les naissances interviennent au cœur de l'hiver et que les jeunes restent dépendants de leur mère pendant plusieurs mois. Bien avant que cette question ne devienne un sujet de débat public, nombre d'entre eux estimaient qu'il serait préférable de ne plus pratiquer la vénerie sous terre durant cette période sensible. Cette réflexion ne leur est pas imposée, elle émane du terrain, de praticiens soucieux d'adapter leur activité au cycle biologique de l'espèce. Cette démarche conduit à une proposition inédite : renoncer volontairement à une partie de la période de chasse pourtant autorisée par la réglementation.
Concrètement, les veneurs acceptent de ne plus exercer leur activité entre le 15 janvier et le 31 mars, abandonnant ainsi un mois et demi de chasse inscrit dans le calendrier légal. En contrepartie, il est envisagé qu'une période complémentaire puisse être ouverte à partir du 15 mai, lorsque les jeunes sont considérés comme sevrés et suffisamment autonomes. Cette période n'a cependant rien d'automatique : elle demeure soumise à un arrêté préfectoral, pris après examen de la situation locale. L'esprit de ce compromis est alors clair. Il ne s'agit ni d'augmenter la durée annuelle de chasse, ni d'accroître les prélèvements, mais de déplacer une partie de l'activité vers une période jugée plus compatible avec la biologie du blaireau. Autrement dit, une période est substituée à une autre. Ce principe est essentiel pour comprendre les débats actuels, car la période complémentaire est souvent présentée comme une extension accordée aux chasseurs, alors qu'elle trouve son origine dans une réduction volontaire de la période hivernale. Durant de nombreuses années, ce fonctionnement ne suscite que peu de contestations. Les préfets apprécient localement l'opportunité d'ouvrir cette période complémentaire en fonction des besoins de gestion, des observations de terrain et des avis recueillis auprès des différents services compétents. Selon les départements, elle peut être autorisée, limitée ou ne pas être mise en œuvre. Cette souplesse traduit la volonté du législateur et de l'administration d'adapter les décisions aux réalités locales, plutôt que d'imposer une règle uniforme à l'ensemble du territoire. Avec le recul, ce compromis apparaît paradoxal. Présenté à l'époque comme une mesure visant à mieux prendre en compte le cycle biologique du blaireau, il est devenu le principal point de cristallisation des oppositions. Beaucoup ignorent aujourd'hui son origine et sa philosophie initiale. Comprendre pourquoi cette période complémentaire a été créée est pourtant indispensable pour saisir les enjeux du débat contemporain.
Du combat national à la contestation locale
Pendant de nombreuses années, la période complémentaire de vénerie sous terre suscite peu de débats en dehors des milieux cynégétiques. Les arrêtés préfectoraux sont reconduits chaque année dans les départements concernés sans provoquer de contestation nationale, mais l'émergence d'associations de protection animale font de cette pratique un symbole de leur opposition à certaines formes de chasse. Les pouvoirs publics maintiennent toutefois le statut de gibier au blaireau, et adaptent les périodes de chasse, à rebours des demandes de protection intégrale formulées par certains naturalistes.
Des publications comme La Hulotte (le journal le plus lu dans les terriers), rapidement rejointes par la Ligue pour la protection des oiseaux, contribuent à médiatiser cette cause. Les premiers recours restent limités à quelques départements et portent sur la motivation des arrêtés préfectoraux, les données scientifiques mobilisées ou la protection des jeunes blaireaux, puis, avec le temps, les associations coordonnent leurs actions à l'échelle nationale, mutualisent leurs analyses juridiques et multiplient les procédures. Chaque printemps, l'ouverture des périodes complémentaires donne lieu à de nouveaux recours, conduisant les juridictions administratives à examiner la qualité des justifications préfectorales. Parallèlement, les réseaux sociaux et les médias offrent une visibilité inédite à la vénerie sous terre. Des images largement diffusées alimentent un débat qui dépasse les seules questions réglementaires pour prendre une dimension éthique. Les opposants dénoncent une pratique qu'ils jugent incompatible avec l'évolution de la sensibilité envers l'animal, tandis que les veneurs défendent un savoir-faire traditionnel répondant à des objectifs de gestion des populations. Cette évolution influence également la jurisprudence. Sans remettre en cause le principe des périodes complémentaires, les tribunaux exigent des préfets des motivations plus précises, fondées sur des données locales et objectives. Les arrêtés insuffisamment argumentés peuvent être suspendus ou annulés, conduisant l'administration à renforcer ses dossiers. La vénerie sous terre est ainsi devenue un contentieux récurrent, au cœur d'un débat où se confrontent considérations éthiques, arguments biologiques et enjeux de gestion de la faune.
Les arguments des opposants : entre éthique, protection animale et stratégie juridique
La contestation de la vénerie sous terre repose désormais sur des arguments d'ordre éthique, biologique, juridique et sociétal. Au fil des années, les associations opposées à cette pratique ont structuré un discours qui dépasse le seul cas du blaireau pour interroger la place de certaines formes de chasse dans la société contemporaine. Le principal argument concerne le bien-être animal. Les opposants estiment que la poursuite du blaireau dans son terrier, suivie de son extraction, lui inflige un stress et des souffrances incompatibles avec les exigences actuelles de protection animale. Le terrier est présenté comme un refuge qui ne devrait pas être investi. Cette dimension est largement relayée auprès du public par des campagnes de communication utilisant photographies et vidéos.
La période complémentaire constitue un second point de contestation. Les associations soutiennent que certains jeunes blaireaux ne seraient pas encore autonomes à partir du 15 mai, et qu'une ouverture à cette date pourrait entraîner la mort indirecte de jeunes restés au terrier. Elles s'appuient sur plusieurs publications scientifiques et invoquent le principe de précaution pour demander la suppression de cette période. Les opposants contestent également la nécessité d'une régulation spécifique de l'espèce. Selon eux, les populations de blaireaux ne justifieraient pas, dans la plupart des départements, une gestion particulière. Ils estiment que les dégâts qui leur sont attribués sont parfois insuffisamment documentés et pourraient être limités par des mesures de prévention ou des interventions ciblées. Ils rappellent également le rôle écologique du blaireau dans les écosystèmes. La contestation s'est progressivement déplacée sur le terrain juridique. Les recours visent principalement les arrêtés préfectoraux autorisant la période complémentaire, dont les justifications doivent désormais s'appuyer sur des données locales concernant les effectifs, les dégâts ou les enjeux sanitaires. Depuis 2022, les recours reposent principalement sur deux articles du Code de l'environnement : l’article L.123-19-1, relatif à la participation du public, qui a conduit à plusieurs annulations d'arrêtés lorsque les consultations publiques étaient insuffisamment motivées ou incomplètes. Puis l'article L.424-10, qui interdit la destruction des portées ou des jeunes mammifères dont la chasse est autorisée. Il fait l'objet de divergences d'interprétation sur la définition de la notion de « jeune ». C’est ce point qui mérite une attention particulière, car ces dispositions ne concernent pas exclusivement la vénerie sous terre, mais l'ensemble des espèces de gibier considérées par le Code de l'environnement. Elles pourraient donc s’appliquer à d'autres modes de chasse. Les décisions rendues dans ces contentieux sont suivies avec attention, car elles sont susceptibles d'influencer l'évolution de l'ensemble du droit cynégétique.
Les enjeux sanitaires : une question qui ne peut être ignorée
Au-delà des débats sur la chasse ou sur les dégâts matériels, le blaireau occupe également une place dans certaines réflexions sanitaires. Depuis plusieurs années, son rôle dans la circulation de certaines maladies animales, en particulier la tuberculose bovine, fait l'objet d'études scientifiques, de programmes de surveillance et de mesures de gestion dans plusieurs pays européens. Là encore, les réalités sont plus complexes que les affirmations souvent avancées de part et d'autre du débat. La tuberculose bovine, provoquée par la bactérie Mycobacterium bovis, touche principalement les bovins, mais peut également concerner d'autres mammifères sauvages ou domestiques. En France, cette maladie fait l'objet d'une surveillance permanente afin de préserver le statut sanitaire des élevages et de limiter les conséquences économiques des foyers détectés.
Les investigations menées autour de certains élevages ont montré que plusieurs espèces sauvages pouvaient être porteuses de la bactérie, parmi lesquelles les sangliers, les cervidés et les blaireaux. Il convient toutefois de distinguer deux situations. Dans la majorité du territoire, le blaireau ne constitue pas un enjeu sanitaire particulier. En revanche, dans quelques secteurs où la tuberculose bovine est installée de manière persistante, il peut participer au maintien du cycle infectieux aux côtés d'autres espèces sauvages. Les scientifiques parlent alors de « réservoir multi-hôtes », soulignant que la maladie circule entre plusieurs espèces et ne peut être attribuée à un seul animal. Cette distinction est essentielle, car elle évite de faire du blaireau un responsable exclusif d'un phénomène beaucoup plus complexe. C'est précisément dans ces zones que des mesures spécifiques peuvent être décidées par les autorités sanitaires. Elles reposent sur des investigations épidémiologiques, des analyses vétérinaires et une évaluation locale de la situation. Les interventions menées sur la faune sauvage ne poursuivent pas un objectif cynégétique mais une finalité sanitaire : réduire les risques de circulation de la maladie lorsqu'ils sont considérés comme significatifs. Ces décisions restent encadrées par les services de l'État et s'inscrivent dans des programmes de lutte associant vétérinaires, éleveurs, services sanitaires et gestionnaires de la faune. Cette approche illustre une réalité souvent méconnue : la gestion du blaireau ne relève pas uniquement de la chasse. Elle mobilise également des considérations de santé animale, de protection des élevages et de surveillance épidémiologique. Les réponses apportées diffèrent selon les territoires, l'état des connaissances scientifiques et l'évolution des foyers observés. Là encore, les décisions les plus pertinentes sont celles qui s'appuient sur des données actualisées plutôt que sur des idées générales applicables à l'ensemble du pays. Les enjeux sanitaires rappellent ainsi que la gestion de la faune sauvage est rarement réductible à une opposition entre protection et régulation. Elle suppose une connaissance fine des écosystèmes, des interactions entre espèces et des réalités propres à chaque territoire. C'est cette recherche permanente d'équilibre qui traverse l'ensemble du débat consacré au blaireau et à la vénerie sous terre. Elle conduit naturellement à une dernière interrogation : comment dépasser les oppositions pour renouer avec un dialogue fondé sur les faits, la science et l'expérience de terrain ?
Jean-François Guerbert