Les premiers résultats ont donné des arguments aux sceptiques : cinq des neuf oiseaux relâchés en 2024 étaient morts six mois plus tard, trois vraisemblablement victimes de prédation. La campagne 2025 n’a guère été plus rassurante. Mais, fallait-il parler d’échec après quelques mois d’une expérimentation conçue pour durer cinq ans ? C’est justement pour répondre à cette question que le suivi scientifique devait s’inscrire dans la durée. Arriva l’année 2026, qui compliqua singulièrement le procès que certains faisaient au programme. Dix-sept nouveaux oiseaux étaient relâchés au printemps et, heureuse nouvelle, au moins quatre jeunes Grands Tétras étaient détectés durant l’été dans la réserve du Grand Ventron. Cerise sur le gâteau, une femelle transférée en 2024, « Nora », était par ailleurs photographiée le 25 juillet 2026, plus de 820 jours après son lâcher. Ces observations ne démontrent évidemment pas que la population est sauvée. Elles ne garantissent même pas que ces jeunes atteindront l’âge adulte. Mais elles prouvent au moins deux choses : des oiseaux norvégiens peuvent survivre durablement dans le massif, et une reproduction peut y aboutir. Autrement dit, au moment même où l’expérimentation commence à produire des informations essentielles, la décision politique menace de lui retirer le temps nécessaire pour livrer ses conclusions.
Le ministère invoque la mortalité des oiseaux déplacés et les perspectives d’évolution de l’habitabilité du massif, sous l’effet du réchauffement climatique. Ces arguments méritent d’être étudiés, pas balayés. Mais précisément, une expérimentation scientifique ne devrait-elle pas aller jusqu’à son terme avant que l’on décide de son échec ? Le programme avait été autorisé pour cinq ans, jusqu’en 2029. L’interrompre dans les faits en 2026 reviendrait à tirer les conclusions d’une expérience dont on supprimerait les trois dernières années.
Il reste surtout une question qui dépasse le Grand Tétras...
Que voulons-nous, ou devons-nous faire lorsqu’une espèce arrive au bord de l’extinction ? Préserver son habitat et réduire les dérangements, évidemment. Mais lorsque les effectifs sont devenus si faibles que la dynamique naturelle ne permet pratiquement plus le rétablissement, faut-il refuser toute intervention au motif qu’elle serait artificielle ? Ce choix peut se défendre philosophiquement. Il faut alors en accepter la conséquence : regarder disparaître l’espèce. Ceux qui soutiennent le programme du Parc font un autre pari : puisque l’homme a largement contribué à dégrader les conditions qui ont conduit au déclin du Grand Tétras, il peut aussi tenter de réparer. Cela suppose sans doute de corriger les faiblesses révélées par les premiers lâchers. La prédation, notamment, ne peut être éludée. Transférer des oiseaux sauvages sur plusieurs milliers de kilomètres sans rechercher tous les moyens légalement possibles d’améliorer leurs chances de survie mérite, au minimum, discussion. Il faut également renforcer la quiétude, poursuivre l’amélioration des habitats et mesurer objectivement l'effet du changement climatique. Mais ces difficultés plaident pour améliorer l'expérience, pas nécessairement pour l'abandonner. Et il y a enfin la Norvège. Ses autorités ont accepté de mettre des oiseaux à disposition, d’apporter leur expérience et de participer aux campagnes de capture dans le cadre d’un programme construit sur plusieurs années. Rompre unilatéralement cette dynamique, sans bilan scientifique complet et alors que les premières reproductions sont observées, serait pour le moins difficile à expliquer à un partenaire qui nous a accordé sa confiance. Des recours administratifs et politiques restent possibles, et surtout, rien n’interdit encore de demander au ministère de réexaminer sa position à la lumière des données de 2026, et d’exiger qu’un véritable bilan contradictoire précède toute décision irréversible.
Car l’histoire du Grand Tétras vosgien devrait nous enseigner une chose. Depuis près d’un demi-siècle, nous savons qu’il disparaît. Depuis près d’un demi-siècle, nous le protégeons. Et malgré cela, il a presque disparu. Certes, ceux qui ont porté cette politique y ont consacré du temps et de l’énergie. Mais un engagement sincère ne dispense jamais d’examiner les résultats. Lorsque la méthode suivie pendant quarante ans n’a pas empêché une population de passer de plusieurs centaines d’individus à quelques survivants, elle ne peut devenir un dogme interdisant d’en essayer une autre. Tous les défenseurs du Grand Tétras devraient aujourd’hui pouvoir se retrouver sur une exigence simple : donner à l’expérimentation le temps prévu, en corriger les erreurs, mesurer ses résultats et décider ensuite. Si elle échoue en 2029, il faudra avoir le courage de le reconnaître. Mais si nous l'arrêtons en 2026, nous ne saurons jamais si elle pouvait réussir. Et cette fois, lorsque le dernier Grand Tétras aura définitivement quitté les Vosges, il ne restera même plus l’excuse de dire que nous avons tout essayé.
Jean-François Guerbert
Photos Patrick Zabé