De son mariage avec Jenny Dazin, Gustave Black a trois enfants, dont son fils, Frédéric, poursuivra l’œuvre industrielle. Très attaché à ses origines, Gustave Black emploie une institutrice anglaise pour parfaire l’éducation de ses enfants. Catholique social, il crée l’Echo du Peuple en 1887, journal pour défendre ses idées qui ne plaisent pas toujours à l’administration française, de plus en plus anticléricale. Il est républicain contre les royalistes, et catholique contre les francs-maçons. Bien qu’il se soit battu sous l’uniforme français en 1870, il est, en tant qu’Anglais, menacé d’expulsion vingt ans plus tard, en novembre 1890. .Un fonctionnaire sourcilleux avait trouvé qu’en absence de demande expresse de rattachement à la France à sa majorité, il était resté sujet anglais, par la nationalité de son père. Elu conseiller général de Saint Valery en Somme, où il est propriétaire d’un château de villégiature à Cayeux sur Mer, son élection est remise en question en 1893, par cette analyse juridique. Cela ne l’empêche pas, catholique engagé, de financer pour 60 000 Francs, la construction de l’église de Sainte Olle. Il assiste, tous les matins, à la messe célébrée par son chapelain personnel, l’abbé Wargniez. Quelques années plus tard, lors de la séparation de l’Eglise avec l’Etat, l’armée dut intervenir pour assurer le bon déroulement de l’inventaire à Sainte Olle.

 

Industriel avisé

Le Père de Gustave, George Black, a créé sa société, au capital de 60 000 Francs or, en 1865, puis déposa le nom de sa marque en 1869. C’est donc une longue ascension que son fils poursuivra, avec brio, après le décès du fondateur, en 1882. A cette époque, la chicorée était considérée comme la boisson la plus hygiénique, et recommandée dans les colonies françaises, pour combattre la déshydratation. La réussite industrielle est reconnue, mais déjà à l’époque, la concurrence était rude, et Gustave dut défendre, avec succès devant les tribunaux, sa marque déposée. Homme de cœur, il rassembla pour une fête, les 4 000 enfants de ses employés qui résidaient sur les 17 communes avoisinantes. Le succès de ses activités industrielles l’amène à chercher sa matière première jusqu’en Belgique, où les terres argilo-calcaire, profondes et fraiches, sont propices à la culture de la chicorée. En reconnaissance, il est décoré de l’ordre de Léopold de Belgique, et pour sa défense de la religion catholique, le Vatican lui envoie la Croix de l’Ordre de Saint Grégoire le Grand. C’est donc, pour Gustave Black, une vie de notable, pour qui la chasse est un agréable passe-temps. Ses tirés de Bourlon sont bien gérés, et font son orgueil légitime. Il organise, avec son voisin le comte Ludovic de Franqueville, des « rallies-papers » où brillent les officiers du 9ème Dragons, invitations suivies de réceptions sous les ombrages de la forêt d’Anneux, et dote de prix, les concours de tir à l’arbalète-fléchette. Bon cavalier, comme le prouve son article dans la Gazette des Chasseurs, Gustave Black gagne un pari de 1 000 Francs, après avoir parcouru 20 km en une heure et quart, par 28° C. Puriste également, il regrette qu’on monte à cheval, et non pas sur un cheval, cette variation de sens faisant passer, d’après lui, le cheval de la plus belle conquête de l‘homme à un simple outil de locomotion. Il se moque donc des mondains et cavaliers tout à fait « pschutt ». Mais ce passe-temps saute d’un cran dans la passion, par l’édition de romans et la direction de la Gazette des Chasseurs. Il fait partie des 38 membres fondateurs, qui portèrent ce journal sur les fonts baptismaux. La Gazette était donc fort bien pourvue de plumes célèbres, comme Toussenel, La Besge, Charnacé, Chabot, Benoit-Champy, tous auteurs et chasseurs émérites, mais, en dépit de la qualité de ses illustrateurs, comme Condamy, Princeteau, Clermont-Gallerande, elle succomba dans ses vertes années. Et la vie de Gustave Black se poursuivit… jusqu‘à un tragique accident, une première dans les annales de l’automobile, celui du heurt d’un véhicule par un train. Le convoi, venant de Cambrai, le 3 janvier 1910, coupa la voiture en deux. Le chauffeur fut blessé, mais Gustave Black fut tué sur le coup. Voilà, résumée, la vie de notre auteur. Voyons maintenant ce qu’il en est de sa production littéraire…

 

Son œuvre

Nous comptons 3 publications : un court ouvrage de 32 pages édité en 1862 sous le titre « A mon frère, une nuit sanglante », puis, en 1882 « Master Steeple », dont le titre, à lui seul, résume l’action en Angleterre. Comment, à la suite d’un pari, transformer un lord lymphatique en un intrépide cavalier de steeple, sous la férule d’un entraîneur un peu fou. Une chasse au renard permet de l’inclure dans les romans cynégétiques. La première édition est vite épuisée, et l’ouvrage réédité. Enfin, en 1884, est publié « Le château de la Baraque », dont vous pouvez, ci-dessous, lire un extrait. L’édition est ornée de soixante-dix vignettes de Jean David de Sauzea, artiste qui fit aussi des peintures cynégétiques. Par la notoriété de ce livre, Jérôme del Moral le fait entrer dans sa sélection de « Récits de campagne et de chasse », panorama de la littérature cynégétique, édité en 2005. Le cadre historique de cette œuvre semble être l’époque contemporaine de Gustave Black, avec, pour la géographie de l’action, un triangle entre l’Angleterre, l’Egypte et la France. Un noble, qui vit en ermite dans son château branlant, reçoit la visite d’un Ecossais du nom de Kean, recommandé de son cousin. Le héros vient « de ces montagnes où les gens n’ont pas de culottes et sont plus nobles que le roi ». Le parcours de cette forte tête est une accumulation d’impolitesses. Il traite d’épithètes infamantes les amis de son parent qui l’invite gracieusement aux chasses en Angleterre. Après des frasques, plus invraisemblables les unes que les autres, il part se faire oublier en Egypte. C’est dans un bouge local qu’il rencontre « Rochedure », qui le parraine pour prendre un poste chez son parent en France. L’équipage et l‘écurie de l’ermite sont criblés d’épigrammes, même s’il reconnait, du bout des lèvres, les qualités du piqueur « La Trogne ». Au-delà de ces défauts humains, nous admirons ce Kean. Après avoir avalé les aventures anglaises et égyptiennes en breakfast, attaquons le plat de résistance dans ce « Château de la Baraque », nom pittoresque donné à la demeure, laquelle le mérite bien, comme l’affirme haut et fort son propriétaire. Le castel est presque l’antichambre de la « Chasse Infernale ». On y travaille ferme, on y dort peu, et… quand tout est en forêt à la suite d’un vieux loup, le sol tremble, les arbres se courbent et les paysans se signent… Le piqueur a la trogne bien rouge, d’où son nom de vènerie, et mène « quarante bâtards vendéens qui gueulent à faire trembler la forêt ». Arrive ensuite l’analyse critique de la chasse, et si Kean ne compte que vingt chiens à l’hallali, c’est qu’il y a eu deux chasses…  Abomination, que de ne pas avoir la totalité de la meute pour aboyer l’animal couru. La Trogne fouaille trop les chiens, et a failli étrangler, avec la mèche de son fouet, le meilleur. Il justifie bien son nom celui-là avec « son nez qui ressemblait à une tomate bien mûre, et son visage avec les tons d’une brique bien cuite ». Mais c’est une crème de piqueur, qui ne nourrit pas sa meute avec n’importe quoi… « Donner à manger cette épouvantable viande à mes braves toutous ! Saperlipopette, non, cette charogne les empoissonnerait tous ! ». Pas de grand discours sur le chien, mais on sent passer la main du connaisseur sur leur échine. Tout au long des pages, le trublion de Kean asticote tout le monde, tour à tour. Voici sa critique du ferme de sanglier, où sa mauvaise foi n’a d’égale que sa truculence envers le maître d’équipage, le comte de Rochedure : « Seulement, je t’ai trouvé piteux dans ton rôle de charcutier, comme si la lutte n‘avait pas été trop inégale entre le malheureux animal sur ses fins et tes chiens, plus gueulards que braves, qu’il secouait comme des puces et terrifiait de ses petits yeux de braise. Cent bêtes contre une, c’était assez, et tu n’avais pas besoin de t’y mettre avec ton couteau. Dis tout ce que tu veux, cela n’est pas crâne… ». Voilà une lecture échevelée qui emplit les poumons d’un grand air de chasse. Voilà un roman picaresque qui nous fait chevaucher les aventures d’un chasseur d’Outre-Manche, derrière un loup à trois pattes. Avec Gustave Black, interrogeons-nous sur le but de la vie : « vivre, est-ce uniquement démêler les complications d’un change ou d’un défaut ? ». Au détour d’une page, Gustave Black nous assure qu’au Paradis pour gentlemen, comme nous tous, il y aura des chevaux à monter, des chiens à suivre et des renards à prendre. Alors, ajustons nos actes pour mériter cette belle récompense…

(Un grand merci à Madame Lyse Lerouge, pour les documents qui illustrent cette biographie, dont le portrait de Gustave Black)

 

Extrait

« Le Château de la Baraque » 

 

La chasse du loup à trois pattes

La bête, dont Loriot se fit accompagner, avait à ce qu’il parait un nez extraordinaire. Et à peine l’eut-on mise sur la voie du loup blanc, qu’elle colla son mufle sur cette voie et qu’elle la suivit pendant près d’une heure sans l’abandonner une minute. Tout à coup, elle ralentit sa quête, marcha prudemment, mettant avec précaution une patte devant l’autre, tandis que sa fourrure se hérissait, et qu’un sourd grondement sortait de sa gueule formidable. Puis elle s’aplatit subitement sur le sol, où elle resta flâtrée comme une panthère. A cet instant, des broussailles s’entrouvrirent, et le loup en jaillit, la tête ridée par un rictus menaçant… Courant ou plutôt marchant à grandes allonges, chassant devant lui son ombre géante, le grand loup, son pelage pâle éclairé par la lune brillant par-dessus de la forêt, qu’il quittait, débuchait dans la plaine. Son trot était saccadé, ses reins étaient voussés. Sa langue passait, pendante comme une loque, et sa toison hérissée, souillée, portait la marque de plus d’un assaut. Derrière lui, trente chiens galopaient, les uns, la gueule pleine de poils arrachés au fuyard, les autres marquant avec leur sang, leur volcelest sur la neige. Plus loin, faisant voler cette neige des pieds de leurs chevaux, Kean, Rochedure, La Trogne, complétaient le tableau. Le silence était grand. Tous glissaient sans bruit sur le tapis sourd qui couvrait la terre. On eût dit quelque chasse fantastique de veneurs et d’animaux fantômes. Subitement, tout s’arrêta. Les trente gorges des chiens rompirent le charme. Le loup serré de trop près, faisait tête aux chiens, devant la douve qui séparait le parc de la plaine sur une longueur de près d’un demi-kilomètre. La fureur éclatait tellement dans ses yeux luisants que toute la meute recula. « Harloup, chiens ! » cria La Trogne, en leur coupant la retraite à coups de fouet. « Sonne la mort, La Trogne » dit Rochedure, et toi, l’Ecossais, tiens mon cheval pendant que je vais terminer la bataille. Il mit pied à terre et la lame de son couteau mise au clair brilla subitement de la lune. Il s’approcha du fouillis houleux. Mais, comme il se baissait pour distinguer dans le groupe tumultueux celui qu’il cherchait, ce groupe s’éparpilla soudainement, dispersé par le loup remis sur ses trois pattes. Il était effrayant, tout rouge, aussi bien du sang qui coulait de ses vingt blessures, que celui de la demi-douzaine de chiens qui se tordaient et se traînaient par terre, hurlant leur agonie, égorgés ou les reins brisés. Rochedure fit comme les chiens, il recula. Kean dit : « Bravo, loup ! ». Celui-ci, les oreilles aplaties sur son crâne fuyant, l’œil rouge étincelant de lueurs phosphorescentes, considéra un moment ses adversaires en déroute, semblant se demander s‘il devait fuir encore ou continuer le massacre, après quoi il s’élança, et franchit le ru avec la légèreté d’un dix-cors… Le comte regarda les chiens sauter tour à tour le large fossé au fond duquel quelques-uns roulaient, manquant leur coup, puis, se tournant vers le piqueux : « Pourquoi ne suis-tu pas tes chiens ? ». Et de deux coups de bottes, le comte lança son cheval vers le château de la Baraque qui se dressait devant lui, à cent mètres à peine. « C’est drôle murmura-t-il, la trompe du piqueux est là tout près, et on dirait que les chiens sont à une lieue. C’est à peine si on les entend. Je ne comprends rien… ». Sur le perron du château, il reconnaissait distinctement son oncle et Firmin, faisant aller tous les deux leurs bras comme des télégraphes, alors qu’à quelques pas de là, près d’un soupirail, sortaient des bruits étranges. La Trogne, enfin arrivé, courbé sur son cheval qui se cabrait, soufflait comme un dératé dans son cor. « Ton loup est hallali dans la cave » dit le comte. En effet, un grand tapage qui venait des sous-sols, montait de plus en plus assourdissant. « C’est bien cela, reprit le vieux Rochedure, le gredin a vidé la cave, et il va débucher dans le corridor. Ferme la porte, sabre de bois, car je veux encore voir un hallali avant de mourir. Décroche ta trompe, corbleu, et gonfle tes joues à les décoller de ta figure… ». Au même moment, le malheureux loup venait d’apparaître, affreux, la gueule à demi ouverte par le harassement de sa défense héroïque, les oreilles mangées. Sa grosse tête ballotait comme s’il n’avait plus de force pour la porter, mais, malgré tout l’air encore formidable, le grand loup vient donner comme un aveugle dans les jambes du piqueux, qui eut la mauvaise pensée de lui envoyer un coup de pied pour le remettre dans son chemin. Le pauvre animal voyait sans doute mieux sur le côté que devant lui, car il happa au vol le mollet qui tenait au pied mal avisé et ce coup de dent donné, il gravit, clopin-clopant, suivi de la meute, un escalier qu’il rencontra, et qui conduisait aux étages supérieurs. « Il va me le payer, dit le piqueux, je veux le servir moi-même ». Le comte, que l’étonnement avait cloué sur le sol un moment, repoussa la main de La Trogne, et poussant un cri guttural, il escalada l’escalier juste à temps pour voir le loup entrer, comme chez lui, par la porte entrebâillée d’une chambre à coucher. Il s’y précipita aussi. Maintenant, tous les chiens entouraient un lit qui occupait le milieu de la chambre, et sous lequel la malheureuse bête s’était réfugiée. Mais pas un n’osait l’attaquer dans cet obscur réduit, et ils couraient de-ci delà, tout penauds, et tout décontenancés, aboyant, faisant les cent tours, risquant quelquefois le bout de leurs museaux sous ce lit malencontreux, mais le retirant encore plus vite, dès qu’ils apercevaient, menaçants et fulgurants, les yeux, qui dans l’obscurité brillaient comme des tisons. Rochedure jeta sa cape à terre, arracha sa cravate qui étranglait son cou congestionné, et se mettant à genoux, regarda sous le lit. Les passions sanguinaires et farouches qui animaient son cœur se reflétaient tellement sur sa figure empourprée, qu‘il fit peur au loup, lequel recula devant cette autre bête furibonde et tourmentée. « Tu as beau rompre, grogna Rochedure, j’aurai ta peau… », et sans faire ni une ni deux, il s’engagea sous le lit. Le loup recula encore, allongeant son mufle vers le visage du comte, comme pour le flairer et reconnaître cette chose effrayante qui s’avançait vers lui en rampant. Puis, subitement ravigoté par l’épouvante de cette vision mystérieuse, il se rejeta au milieu des chiens qu’il redoutait moins que ce monstre aux allures de lézard. Comme ceux-ci se préparaient à l’assaillir de nouveau, le grand loup aperçut devant lui, éclairé par la lune et se détachant transparente sur les murs sombres, une grande fenêtre qui fit redresser sa tête affaissée. Il rassembla toutes ses forces dans un suprême effort, et, attiré par cette clarté soudaine comme un papillon de nuit par une chandelle, il bondit vers cette fenêtre à travers de laquelle il passa comme un boulet de canon, couvrant la voix des chiens par un fracas retentissant de vitres brisées… C’est cette lettre qui finit l’histoire :

Mon cher Philippe,

Un grand pendard de loup a mis en capilotade une bonne moitié de ma meute et l’autre moitié a failli devenir enragée. Connais-tu, quelque part, une vingtaine de griffons pour remonter mon chenil ? J’en ai grand besoin, car je vais à l’occasion de mon mariage donner une grande chasse de tous les diables à quelques gentilshommes du pays et de plus loin, qui vont devenir mes cousins. Il faut te dire que ce singulier accident m’a ôté pour longtemps l’envie de faire la grenouille et de marcher à quatre pattes. Je suis resté six semaines, ficelé dans des bandelettes comme un saucisson, et le savant médecin qui m’a soigné ne m’a point recollé sans peine… »