Dans les sous-sols de l’aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle, à Roissy, les valises ne transportent pas seulement des souvenirs de voyage, des vêtements froissés ou des cadeaux de famille. Dans certains compartiments se cache un autre commerce : celui du vivant. Un commerce opaque, brutal, mondialisé. Viande de brousse découpée à la hâte, pangolins séchés, perroquets enfermés dans des tubes, tortues glissées dans des sacs de sport, primates anesthésiés… Chaque semaine, des cargaisons clandestines transitent par Roissy, devenu l’un des principaux points d’entrée européens du trafic d’animaux sauvages. Le phénomène est colossal. Selon Interpol et le Programme des Nations unies pour l’environnement, le trafic d’espèces sauvages représente aujourd’hui le quatrième commerce criminel le plus lucratif au monde, derrière les stupéfiants, la contrefaçon et la traite humaine. Son chiffre d’affaires mondial est estimé entre 7 et 23 milliards de dollars par an. Cette économie souterraine prospère sur la misère, la corruption, l’effondrement des contrôles et surtout sur une demande toujours plus forte. À Paris-Charles-de-Gaulle, les douaniers doivent faire face à des flux gigantesques : près de 70 millions de passagers transitent chaque année par la plateforme. Dans cette marée humaine, les agents n’ont souvent que quelques secondes pour repérer un comportement suspect ou un bagage anormal. Malgré cela, les saisies se multiplient. Les services français interceptent régulièrement plusieurs tonnes de viande de brousse chaque année, principalement en provenance d’Afrique centrale et de l’Ouest. Singes, antilopes, chauves-souris ou rongeurs sont transportés sans aucune mesure sanitaire, au mépris total des risques épidémiques. Car au-delà du drame écologique, c’est aussi une bombe sanitaire. La pandémie de Covid-19 a rappelé brutalement le lien entre destruction de la biodiversité et émergence de maladies. Ebola, le virus Nipah, le SRAS ou encore certaines grippes animales ont tous un point commun : la proximité forcée entre humains et faune sauvage. Chaque cargaison illégale qui traverse les frontières devient une faille potentielle dans notre sécurité sanitaire mondiale. Ce trafic n’est donc pas qu’un folklore exotique. C’est une industrie prédatrice qui vide les forêts, accélère l’extinction des espèces et banalise l’idée que le vivant peut être empaqueté, vendu, consommé. À Roissy, derrière les vitrines du voyage mondialisé, se joue aussi une bataille discrète mais essentielle : celle de la protection du vivant face à l’économie du pillage.